| Août 2008 - Préface à l'ouvrage « Le mineur marocain » de M. ElKebir Atouf |
|
|
Le 12 juin 1940, alors que les troupes allemandes sont aux portes de Paris, deux bateaux à vapeur quittent les berges de la Seine tout près des locaux de la Préfecture de police, avec pour destination la zone non encore occupée. A l'origine de cette opération, il y a le Préfet de police Roger Longerond, qui veut soustraire aux forces ennemies les archives rassemblées des années durant par le Service des étrangers de la Préfecture et les Renseignements généraux. De sa propre initiative, il s'était procuré les deux bateaux et avait personnellement suivi le chargement qui avait mobilisé une chaîne d'inspecteurs durant quarante huit heures. L'expédition connaît de nombreuses vicissitudes et les précieux documents sont finalement récupérés par les Allemands et remis à leur emplacement d'origine après avoir été méticuleusement nettoyés, certains fonds ayant été endommagés durant le transport.
Cette extraordinaire péripétie de la longue histoire des archives françaises est rapportée par l'historien américain de l'immigration en France, Clifford Rosenberg, dans l'ouvrage tiré de sa thèse et intitulé : Policing Paris, The origins of modern immigration control between the wars[i]. Exploitant une partie de ces fonds, C. Rosenberg démontre comment la police parisienne s'est dotée dès les années 1920 d'un système efficient et inédit sur le plan international de surveillance des étrangers, avec deux objectifs centraux : suivre de manière aussi systématique que possible les activités politiques des divers groupements d'exilés et de nationalistes présents dans la capitale et contrôler en même temps le marché du travail. Dans un pays qui devient aux lendemains de la Première Guerre mondiale la première terre d'immigration au monde, dépassant même les Etats-Unis, cette politique constitue selon l'historien « un tournant fondamental dans la longue transition des sociétés traditionnelles et rurales qui, grâce aux frontières, lient les personnes à la terre aux Etats-providence modernes et industriels qui gardent les gens à l'extérieur de leurs frontières, et essaient de les empêcher d'entrer en usant de visas, de passeports, de documents d'identité, etc. ». L'énorme machine bureaucratique mise en place alors ne se limite pas d'ailleurs à une approche strictement répressive : moins que d'expulser d'éventuels meneurs -il y en a bien évidemment-, il s'agit surtout de renforcer les capacités de suivi et de contrôle des mobilités, en en renforçant aussi le rendement. C'est la raison pour laquelle tout un réseau de structures d'assistance est d'ailleurs mis en place dont les fameux services de la rue Lecomte dans le dix-septième arrondissement de Paris, l'hôpital franco-musulman de Bobigny, etc. C'est en partie une histoire similaire que déroule Atouf Elkebir dans cet ouvrage issu de sa thèse, inédite, sur l'histoire de l'immigration marocaine en France. Retraçant sur la longue durée (1917-1987) l'émigration des Marocains du Souss vers les mines du nord de la France, il montre l'enchevêtrement des causes qui sont à l'origine du déclenchement des flux migratoires de cette région (et en réalité de toutes les migrations internationales) et toutes les variables qui les perpétuent. Rappel salutaire car il restitue la complexité des flux migratoires et des mobilités humaines, trop souvent expliqués par le seul binôme : misère d'un côté et besoin de main d'œuvre de l'autre. Utilisant à son tour des archives jusque là inexploitées, Atouf Elkebir retrace aussi la longue histoire des migrants du sud marocain et des dispositifs mis en place pour les recruter, les reléguer dans des statuts discriminatoires et sous un contrôle permanent qui se pare d'assistance. A cet égard, les éclairages qu'il apporte sur les activités du « Service social de la main d'œuvre marocaine », créé dès 1947 avec des antennes à Paris et à Lille, à l'initiative des services du Protectorat, sont passionnants et prolongent les réflexions de Clifford Rosenberg. Emigration atypique par son mode de recrutement (opéré des années durant sous la férule paternaliste du célèbre Mora), son homogénéité ethnoculturelle (que rappelle par exemple le riche patrimoine de la chanson soussie à propos de l'émigration ouvrière[ii]), sa durée dans le temps, les modes de contrôles mis en place, son rythme de développement même (elle s'amplifie alors que l'activité minière entre en crise), l'émigration marocaine vers le nord de la France est un peu plus éclairée par ce « travail de proximité monographique » sans lesquels il ne saurait y avoir d'histoire. Ce travail révèle enfin l'énorme richesse des fonds concernant l'immigration marocaine en Europe qui attendent encore l'attention rigoureuse des historiens, pour être ensuite révélée au grand public, dans les pays d'émigration comme au Maroc même. L'encouragement de toutes les initiatives dans ce domaine constitue une des priorités du Conseil de la communauté marocaine de l'étranger. Le CCME entend y contribuer en s'appuyant sur l'incontournable concours des historiens, mais aussi en sollicitant l'immense patrimoine immatériel constitué par la poésie orale, la chanson, la littérature ou le cinéma. Et c'est ainsi que m'est revenu en mémoire, alors que je lisais cet ouvrage un passage des Boucs de Driss Chraïbi (publié en 1955) et dans lequel il évoque l'exil des mineurs maghrébins avec une force inégalée depuis me semble-t-il : « Ils n'avaient pas de femmes, pas de liens avec le pays : rien qu'une cabane de planches noires et disjointes, avec un godin qu'ils ne savaient pas allumer, et des lits de camp - et qu'ils fuyaient tacitement comme la peste. Car ils savaient que là, tôt ou tard, tous les soirs, la société les faisait se retrouver, entre arabes, nus les uns pour les autres, comme un groupe de naufragés sur un radeau, avec leur faim atroce de la vie - et cette nostalgie de la terre africaine dont ils ne parlaient pas mais qui les animait tous : noire et déferlante comme un raz-de-marée. Ils y rentraient le plus tard possible - s'attardaient dehors dans les brumes nordiques, frissonnant, toussant, crachant, claquant des dents, fumant d'interminables cigarettes, se vantant de l'effort journaliser accompli par chacun d'eux et des tonnes de charbon qu'ils avaient arrachées à la terre... rire épileptique, semblait-il, que cette affirmation de l'absurde par et pour leur absurde ; fantomatiques et pâles, sans visage et sans pensée, ... »
[i] Cornell Paperbacks, Cornell University Press, 2006. www.cornellpres.cornell.edu [ii] Cf. en guide d'introduction l'article : Les migrations de travail au miroir de la poésie berbère, Claude Lefébure, Migrance N°
|
Conseil de la communauté marocaine à l'étranger
Mahaj Ryad. Imm 10. B.P 21481 - Hay Ryad - Rabat 10 000 - Maroc
Tél.: +212 5 37 56 66 33 - Fax : +212 5 37 56 66 22
© CCME. Tous droits réservés. Mentions légales
Réalisé par StragIS