Mobilités et migrations : ce que peut le cinéma Il y a quelques mois, et parallèlement à la tenue de sa première plénière, le Conseil de la communauté marocaine de l’étranger (CCME) signait une convention de partenariat avec l’association l’Initiative culturelle, responsable depuis des années de l’organisation du festival Cinéma et migrations.

Cette sixième édition en est la première manifestation et constitue une nouvelle illustration de la volonté de notre Conseil d’une part de donner à la culture une place essentielle dans la problématique migratoire et, d’autre part, de nouer le maximum de partenariats tant au Maroc que dans les pays de résidence.Cette démarche s’explique en premier lieu par le constat, largement partagé, des fortes attentes qu’expriment les communautés expatriées à l’égard de la terre d’origine en matière d’offre culturelle. Impliquées dans un processus inéluctable bien que contrarié d’enracinement dans les pays d’immigration, les populations émigrées maintiennent néanmoins des rapports intenses au pays quitté et s’interrogent sur les modalités de maintien et de renouvellement de ce lien. Pour les premières générations, la question centrale est celle de la transmission du legs reçu en héritage avant le départ en émigration. Quant à leurs enfants qui n’ont émigré de nulle part, l’enjeu est bien celui de négocier de la manière la plus harmonieuse possible une double appartenance désormais inscrite dans le droit, mais aussi dans la mémoire familiale et dans le regard que la société porte sur eux et sur leur origine, regard de plus en lesté de méfiance et d’incompréhensions de tous ordres. Par la restauration et la revivification du lien, la culture peut à cet égard non seulement aider les individus à se situer dans leurs cheminements singuliers mais aussi, sur le plan collectif, contribuer à une réhabilitation de l’origine et une révélation de ce qui est universel en elle, les aidant ainsi à réussir leur propre et toujours unique synthèse.La demande récurrente formulée par les Marocains du monde de création de « centres culturels » révèle l’ampleur de ces attentes inédites : à travers cette revendication, c’est bien une amplification et une diversification significatives de l’offre culturelle qui est ainsi exprimée, offre qui doit impérativement tenir compte des contextes sociopolitiques des pays de résidence, des générations et des contenus. A l’inverse, les populations migrantes expriment à l’égard du pays d’origine une demande de reconnaissance de ce qu’elles sont en train de vivre et de produire et une transformation du regard que la société porte encore sur elles et qui reste marqué par une vision uniforme et figée de ce qu’est l’émigration.

C’est à ce double besoin que le cinéma peut à sa manière répondre.Dynamique grâce à l’inventivité de ses créateurs et à la politique active de soutien du Centre cinématographique marocain (CCM), le cinéma national qui se situe aujourd’hui dans le peloton de tête de la cinématographie africaine, peut contribuer à rassasier cette « soif de Maroc » que l’on vient d’évoquer ci-dessus. Chacun(e) de ses cinéastes nous dit une part de ce pays et de son peuple, de leurs aspirations et de leurs batailles, de leurs difficultés et de leurs atouts. Ils nous racontent une terre en mouvement et leur regard à chaque fois nous enrichit et nous mobilise. Pareillement, des films produits ailleurs, et quels qu’en soient les auteurs, issus de l’immigration ou non, peuvent aussi révéler au public marocain les mutations collectives et intimes qui sont à l’œuvre au sein des populations émigrées. A cet égard, on peut relever plusieurs évolutions qu’il n’est pas inutile de rappeler.Entre les films militants des années 1970, dont on verra quelques fortes illustrations lors de cette édition, et l’écho rencontré, à titre d’exemple, par le film Indigènes, la problématique migratoire est passée de la marge pour devenir une des thématiques centrales de la cinématographie internationale.Il n’y a en effet plus d’année sans que des films marquants traitant de l’immigration ne soient produits et distingués ici ou là. Mais ce n’est pas la seule dynamique.Alors même que le débat politique à propos de l’immigration se durcit trop souvent et trop facilement, une sorte de révolution silencieuse est à l’œuvre sur les écrans du monde : réalisateurs, acteurs, scénaristes et techniciens de toutes origines y sont de plus en plus actifs et visibles, faisant du cinéma un des rares espaces où la diversification croissante des sociétés occidentales est la plus présente.

Le festival d’Agadir se trouve ainsi au croisement de plusieurs enjeux et dynamiques.Avec tous nos partenaires, que je tiens à remercier sincèrement, et en premier lieu le CCM, nous nous engageons à soutenir et à accompagner son développement et son rayonnement.

En quelques années, les initiatives sur l’histoire des populations immigrées et les minorités se sont multipliées dans les divers pays européens. Ainsi, et pour ne prendre que quelques exemples récents, une Cité nationale de l’histoire de l’immigration a vu le jour dans la capitale française, un programme sur les musées de l’immigration a été mis en place sous les auspices de l’UNESCO et l’Association of European Migration Institutions (AEMI), qui regroupe plusieurs organismes qui travaillent tant sur l’émigration des européens que sur l’immigration à destination de l’Europe, se renforce chaque année.

De même, et après de nombreuses communautés, plusieurs projets historiques concernant les populations marocaines installées durablement en Europe, sont développés. Ainsi, les Pays-Bas s’apprêtent à célébrer tout au long de l’année 2009 le quarantième anniversaire de la signature de la convention de main d’œuvre entre ce pays et le Maroc ; les premiers ouvrages historiques sur cette émigration sont en cours de publication alors que deux réalisateurs marocains viennent de consacrer deux superbes films à l’émigration des juifs marocains. Plusieurs autres projets sont par ailleurs en gestation.

La multiplication de ces initiatives, qui se fait bien évidemment à des rythmes différents en fonction des groupes minoritaires et des traditions nationales européennes en matière de gestion de l’immigration, est un fait que l’on constate néanmoins dans chacun de ces pays.

Elle semble témoigner d’au moins trois tendances lourdes communes quel que soit le pays considéré.

Ces actions révèlent d’abord les avancées de la recherche en matière d’histoire de l’immigration et l’ouverture progressive des archives, qui permettent de révéler assez souvent des pans entiers de l’histoire nationale de chaque pays et d’intégrer dans le récit national la participation, souvent essentielle, des communautés d’origine étrangère.

Elles montrent aussi le dynamisme des associations issues de ces communautés qui souhaitent réhabiliter l’histoire de leurs ancêtres et le long cheminement, douloureux le plus souvent, qui a mené les pionniers de l’émigration de leurs terres d’origine vers ce qui est de plus en plus souvent aussi, leur pays d’installation définitive. En restituant ainsi l’histoire des pères, les jeunes générations rendent hommage à leur courage et à leur opiniâtreté, mais aident aussi les jeunes à retrouver une mémoire et à inscrire leur avenir dans une histoire commune, qui embrasse à la fois celle de la terre d’origine et celle de leur pays actuel.

Ces actions sont enfin une tentative de réponse civique aux interrogations qui semblent traverser tous les pays européens sur les conditions du vivre ensemble et les modalités d’une citoyenneté démocratique renouvelée par la prise en charge de la diversité et du pluralisme.

L’exposition Moroccan Memories in Britain et le catalogue qui l’accompagne s’inscrivent dans cette vaste dynamique européenne que l’on ne peut que saluer et encourager. Cette belle initiative vient ainsi enrichir et l’histoire britannique et l’histoire marocaine tout comme leur cheminement commun. En alliant la rigueur de la recherche historique, un usage intelligent des archives et les témoignages des acteurs de cette histoire, qui donnent à ce projet sa dimension humaine, l’équipe à l’origine de l’exposition nous fait un très beau cadeau.

Le 12 juin 1940, alors que les troupes allemandes sont aux portes de Paris, deux bateaux à vapeur quittent les berges de la Seine tout près des locaux de la Préfecture de police, avec pour destination la zone non encore occupée. A l’origine de cette opération, il y a le Préfet de police Roger Longerond, qui veut soustraire aux forces ennemies les archives rassemblées des années durant par le Service des étrangers de la Préfecture et les Renseignements généraux. De sa propre initiative, il s’était procuré les deux bateaux et avait personnellement suivi le chargement qui avait mobilisé une chaîne d’inspecteurs durant quarante huit heures. L’expédition connaît de nombreuses vicissitudes et les précieux documents sont finalement récupérés par les Allemands et remis à leur emplacement d’origine après avoir été méticuleusement nettoyés, certains fonds ayant été endommagés durant le transport.

Cette extraordinaire péripétie de la longue histoire des archives françaises est rapportée par l’historien américain de l’immigration en France, Clifford Rosenberg, dans l’ouvrage tiré de sa thèse et intitulé : Policing Paris, The origins of modern immigration control between the wars[i].

Exploitant une partie de ces fonds, C. Rosenberg démontre comment la police parisienne s’est dotée dès les années 1920 d’un système efficient et inédit sur le plan international de surveillance des étrangers, avec deux objectifs centraux : suivre de manière aussi systématique que possible les activités politiques des divers groupements d’exilés et de nationalistes présents dans la capitale et contrôler en même temps le marché du travail.

Dans un pays qui devient aux lendemains de la Première Guerre mondiale la première terre d’immigration au monde, dépassant même les Etats-Unis, cette politique constitue selon l’historien « un tournant fondamental dans la longue transition des sociétés traditionnelles et rurales qui, grâce aux frontières, lient les personnes à la terre aux Etats-providence modernes et industriels qui gardent les gens à l’extérieur de leurs frontières, et essaient de les empêcher d’entrer en usant de visas, de passeports, de documents d’identité, etc. ». L’énorme machine bureaucratique mise en place alors ne se limite pas d’ailleurs à une approche strictement répressive : moins que d’expulser d’éventuels meneurs -il y en a bien évidemment-, il s’agit surtout de renforcer les capacités de suivi et de contrôle des mobilités, en en renforçant aussi le rendement. C’est la raison pour laquelle tout un réseau de structures d’assistance est d’ailleurs mis en place dont les fameux services de la rue Lecomte dans le dix-septième arrondissement de Paris, l’hôpital franco-musulman de Bobigny, etc.

C’est en partie une histoire similaire que déroule Atouf Elkebir dans cet ouvrage issu de sa thèse, inédite, sur l’histoire de l’immigration marocaine en France. Retraçant sur la longue durée (1917-1987) l’émigration des Marocains du Souss vers les mines du nord de la France, il montre l’enchevêtrement des causes qui sont à l’origine du déclenchement des flux migratoires de cette région (et en réalité de toutes les migrations internationales) et toutes les variables qui les perpétuent. Rappel salutaire car il restitue la complexité des flux migratoires et des mobilités humaines, trop souvent expliqués par le seul binôme : misère d’un côté et besoin de main d’œuvre de l’autre.

Utilisant à son tour des archives jusque là inexploitées, Atouf Elkebir retrace aussi la longue histoire des migrants du sud marocain et des dispositifs mis en place pour les recruter, les reléguer dans des statuts discriminatoires et sous un contrôle permanent qui se pare d’assistance. A cet égard, les éclairages qu’il apporte sur les activités du « Service social de la main d’œuvre marocaine », créé dès 1947 avec des antennes à Paris et à Lille, à l’initiative des services du Protectorat, sont passionnants et prolongent les réflexions de Clifford Rosenberg.

Emigration atypique par son mode de recrutement (opéré des années durant sous la férule paternaliste du célèbre Mora), son homogénéité ethnoculturelle (que rappelle par exemple le riche patrimoine de la chanson soussie à propos de l’émigration ouvrière[ii]), sa durée dans le temps, les modes de contrôles mis en place, son rythme de développement même (elle s’amplifie alors que l’activité minière entre en crise), l’émigration marocaine vers le nord de la France est un peu plus éclairée par ce « travail de proximité monographique » sans lesquels il ne saurait y avoir d’histoire.

Ce travail révèle enfin l’énorme richesse des fonds concernant l’immigration marocaine en Europe qui attendent encore l’attention rigoureuse des historiens, pour être ensuite révélée au grand public, dans les pays d’émigration comme au Maroc même. L’encouragement de toutes les initiatives dans ce domaine constitue une des priorités du Conseil de la communauté marocaine de l’étranger. Le CCME entend y contribuer en s’appuyant sur l’incontournable concours des historiens, mais aussi en sollicitant l’immense patrimoine immatériel constitué par la poésie orale, la chanson, la littérature ou le cinéma. Et c’est ainsi que m’est revenu en mémoire, alors que je lisais cet ouvrage un passage des Boucs de Driss Chraïbi (publié en 1955) et dans lequel il évoque l’exil des mineurs maghrébins avec une force inégalée depuis me semble-t-il :

« Ils n’avaient pas de femmes, pas de liens avec le pays : rien qu’une cabane de planches noires et disjointes, avec un godin qu’ils ne savaient pas allumer, et des lits de camp – et qu’ils fuyaient tacitement comme la peste. Car ils savaient que là, tôt ou tard, tous les soirs, la société les faisait se retrouver, entre arabes, nus les uns pour les autres, comme un groupe de naufragés sur un radeau, avec leur faim atroce de la vie – et cette nostalgie de la terre africaine dont ils ne parlaient pas mais qui les animait tous : noire et déferlante comme un raz-de-marée.

Ils y rentraient le plus tard possible – s’attardaient dehors dans les brumes nordiques, frissonnant, toussant, crachant, claquant des dents, fumant d’interminables cigarettes, se vantant de l’effort journaliser accompli par chacun d’eux et des tonnes de charbon qu’ils avaient arrachées à la terre… rire épileptique, semblait-il, que cette affirmation de l’absurde par et pour leur absurde ; fantomatiques et pâles, sans visage et sans pensée, … »

[i] Cornell Paperbacks, Cornell University Press, 2006. www.cornellpres.cornell.edu

[ii] Cf. en guide d’introduction l’article : Les migrations de travail au miroir de la poésie berbère, Claude Lefébure, Migrance N°