C’est dans le cadre du Salon du livre de Rabat que le Conseil de la communauté marocaine à l’étranger (CCME) a organisé, mardi 5 mai 2026, une rencontre autour de l’ouvrage Quand l’Atlantique raconte l’histoire du Maroc, co-édité par le conseil et signé par l’historienne Leila Maziane. Sous la modération de Sami Lakmahri, l’événement a réuni l’auteure, la chercheuse néerlandaise Nadia Bouras et l’écrivain néerlando-marocain Abdelkader Benali pour explorer les multiples dimensions de l’espace maritime de l’Atlantique.
Depuis l’Antiquité, et peut-être même avant, l’espace atlantique a joué un rôle de sculpteur de l’évolution historique du Maroc. Bien plus qu’une frontière naturelle, cet océan s’est imposé comme un lieu vivant de circulation, d’échanges, de conflits et de rencontres entre les mondes, une réalité que le livre de Leila Maziane remet au cœur de la mémoire collective marocaine.


Leila Maziane, passeuse d’histoire maritime
Spécialiste reconnue de l’histoire maritime marocaine, Leila Maziane a défendu d’emblée son parti pris de vulgarisation : l’histoire, dit-elle, n’a aucune raison de rester cloîtrée entre les murs académiques. Son livre remonte à l’Antiquité, période encore mal connue, pour montrer comment la façade atlantique s’est construite sur la longue durée. Sa thèse centrale est claire : la situation géographique du Maroc a décidé de son passé et décidera de son avenir.


Des fouilles qui réécrivent le passé
L’auteure a souligné l’apport des récentes fouilles archéologiques à Oued Baht, Oued Laou et aux îles Purpuraires d’Essaouira, seules îles au monde nommées d’après une ressource halieutique, à une époque où la pourpre valait trois fois plus que l’or. Elle a également évoqué le port fluvial de Lixus, que certains chercheurs identifient aujourd’hui comme le berceau des ports atlantiques, ainsi que les centaines d’usines de salaison et de fabrication du garum découvertes sur ce site légendaire, où se mêlent histoire et mythes homériques.
Le « cercle du détroit », carrefour des mondes
Reprenant le concept forgé par l’historien espagnol Miquel Tarradell, Leila Maziane insiste sur la vitalité particulière du Maroc atlantique, en connexion permanente avec la péninsule ibérique. Elle s’appuie également sur les travaux de Christophe Picard (L’Atlantique musulman) pour restituer la « maritimité » des habitants de l’Occident musulman médiéval. Les dynasties almoravide et almohade, pourtant issues du désert et de la montagne, se sont ainsi rapidement « maritimisées » au contact de la culture andalouse.

Yacoub El Mansour, un calife face à l’Océan
L’une des révélations du livre est la mise en lumière du calife almohade Yacoub El Mansour, bâtisseur de la Torre del Oro et de la Giralda à Séville, et fondateur de Rabat, décision politique assumée d’asseoir son pouvoir face à l’Atlantique. Leila Maziane a, en ce sens, partagé une découverte iconographique saisissante : une représentation du calife au Palais Pitti de Florence, ornant le plafond aux côtés d’Alexandre le Grand, Jules César et Soliman le Magnifique, témoignage de son rayonnement universel.
Les Pays-Bas, une identité née de la mer
Nadia Bouras, spécialiste de l’histoire de l’immigration marocaine aux Pays-Bas, a, quant à elle, rappelé que le rapport à la mer est au cœur de l’identité néerlandaise. C’est précisément cette culture maritime qui a propulsé un petit pays vers la construction d’un empire colonial mondial, en maîtrisant comme peu d’autres les connexions à travers les océans.

Maroc-Pays-Bas, une alliance oubliée
Abdelkader Benali, romancier né dans le Rif, a apporté l’éclairage le plus inattendu de la soirée. Il a rappelé que le Maroc fut le premier État au monde à reconnaître l’indépendance des Pays-Bas, deux nations unies par un ennemi commun : l’Empire espagnol. Cette alliance, scellée dès le XVIIe siècle, explique la présence de canaux néerlandais dans les villes portuaires marocaines d’Essaouira et de Tanger. Amsterdam vendait alors des armes au Maroc et à l’Empire ottoman, en violation des interdits catholiques, au point qu’une expression néerlandaise de l’époque affirmait qu’il « valait mieux être musulman ou turc qu’être catholique ».



Corsaires, renégats et République du Bouregreg
L’écrivain a également évoqué la figure du corsaire renégat Yann Soukonessi, symbole d’une époque où de nombreux Européens, morisques et locaux opéraient depuis la République du Bouregreg. La conversion à l’Islam représentait alors un avantage économique concret : une part de butin plus élevée par navire capturé. Une histoire de frontières poreuses, entre foi, commerce et aventure maritime, qui illustre à merveille la richesse de cet espace atlantique que Leila Maziane invite à redécouvrir.
CCME






