Pour célébrer le centenaire de la naissance de Driss Chraïbi (1926–2007), le CCME a réuni au Salon du Livre de Rabat trois témoins d’exception : Abdellatif Laâbi, cofondateur de la revue Souffles, Jocelyne Laâbi, romancière et traductriceet le chercheur Mustapha Dziri qui ont répondu aux questions de Khalid Lyamlahy, écrivain et maître de conférences en littératures francophones à l’Université de Chicago. Tous l’ont connu de près dans le contexte singulier de cette revue fondatrice. Ce que Souffles doit à Chraïbi : une filiation racontée par ceux qui l’ont vécue.

La découverte : quand Chraïbi donnait envie d’écrire
Abdellatif Laâbi l’a dit sans détour : c’est Mustapha Dziri qui lui a mis Le Passé simple entre les mains. Une transmission d’ami à ami, avant que la revue n’existe encore. Mais la fulgurance de cette lecture a tout changé. « L’idée de commencer à écrire s’est imposée à moi quand j’ai découvert des Maghrébins qui écrivaient des récits aussi puissants », confie-t-il. Chraïbi incarnait soudain cette preuve irréfutable : on pouvait, de ce côté de la Méditerranée, faire de la grande littérature.
Le groupe fondateur de Souffles s’est explicitement revendiqué d’un certain nombre de références. Chraïbi en faisait partie, non comme modèle formel, mais comme précédent moral. Il avait dit ce qui ne pouvait pas se dire. Il avait nommé ce qu’on préférait taire : le poids du patriarcat, la complicité des élites, l’immobilisme d’une société sous protectorat. Et il l’avait dit en 1954, à vingt-huit ans, seul.
Pour Mustapha Dziri, la découverte a été d’un autre ordre, presque physique. Il l’a racontée simplement : la bibliothèque municipale, le livre trouvé par hasard, et le choc. « J’étais sidéré par ce phénomène littéraire », dit-il. Non pas seulement par l’audace mais par la puissance d’une écriture qui ne ressemblait à rien de ce qu’il avait lu jusqu’alors.




Souffles face à Chraïbi : de la réhabilitation au dialogue
Avant même le dossier qui lui sera consacré, « Chraïbi et nous», la revue avait pris position. Dès son troisième numéro, en 1966, Abdelkébir Khatibi publie le célèbre article au titre : « Justice à Driss Chraïbi ». L’intention est claire, il s’agit de rétablir une vérité contre une meute. Car Chraïbi, depuis la parution du Passé simple, « était traîné dans la boue par une partie de la presse et de l’intelligentsia marocaines ». Son roman avait été vécu comme une « trahison nationale à l’heure où le nationalisme était le plus exacerbé », explique Abdellatif Laâbi.
Le numéro 5 est le cœur du dispositif. Abdellatif Laâbi l’a évoqué avec franchise : « on était de jeunes poètes, pas des journalistes. On a improvisé ». Le questionnaire de douze questions envoyées à Chraïbi est pensé avec soin mais sans prétention professionnelle. Ce qui en ressort est d’autant plus précieux. Invité à expliquer ce qui l’animait lorsqu’il quittait le Maroc en pleine guerre, Chraïbi répond par quatre passions fondatrices : « le besoin d’amour, la soif de la connaissance, la passion de la liberté et la participation à la souffrance d’autrui ».

Mustapha Dziri : « Celui par qui le scandale arrive »
« Celui par qui le scandale arrive », est le titre saisissant de l’article de Mustapha Dziri paru en 1967 dans la revue Souffles. Son récit reconstruit la controverse dans toute sa violence : les déclarations de Chraïbi d’un côté, les attaques des journaux de l’autre. Une polémique dont Le Passé simplea longtemps porté les cicatrices : il est apparu au moment précis où le nationalisme était le moins disposé à accueillir une critique de l’intérieur.
Mustapha Dziri a eu aussi cette formule forte pour qualifier Les Boucs, le roman de Chraïbi sur les immigrés marocains en France : « C’est le seul bouquin que les Algériens ne pourront jamais réclamer ». Manière de dire l’ancrage absolument marocain d’une œuvre que son auteur n’a pourtant jamais cessé de vouloir universelle.
C’est d’ailleurs là que Mustapha Dziri exprime sa seule réserve, ou plutôt sa déception d’admirateur : voir Chraïbi s’éloigner progressivement du registre régionaliste maghrébin de ses premiers romans pour embrasser des préoccupations plus universalistes.

Jocelyne Laâbi : la solidarité, arme secrète
Jocelyne Laâbi, écrivaine, romancière et traductrice, auteure de Ce Maroc qui fut le mien et Le Rêve des Quarmates, a apporté à cette rencontre une dimension que les hommes n’auraient pas pu dire seuls. Elle connaît Chraïbi non dans le temps de la fondation de la revue, mais dans celui qui suit : l’incarcération de son mari Abdellatif Laâbi en 1972.
« J’ai le souvenir d’un homme grand, chaleureux et très à l’écoute », dit-elle. C’est après l’arrestation d’Abdellatif Laâbi qu’une correspondance s’instaure entre eux. Chraïbi lui demande tous les détails du procès. Pendant les huit ans et demi d’incarcération, il sera l’un des rares, sinon le seul, à maintenir un soutien public et continu. Il signe une préface appelant à la libération d’Abdellatif avec une question qui résonne encore : est-ce que la conscience universelle démissionne, devient de plus en plus médiocre, sans modèle ?
Il y a dans ce témoignage quelque chose qui dépasse la littérature, ou plutôt qui lui redonne tout son sens. Chraïbi avait aussi posé un regard singulier sur la condition féminine, nommant la femme « le dernier colonisé sur terre ». Une formule qui, dans les années soixante-dix, avait valeur de manifeste.
Cette rencontre aura permis de restituer Chraïbi à ce qu’il fut vraiment : non pas le génie isolé et controversé que les manuels résument en quelques lignes, mais un écrivain en relation avec ses lecteurs et avec les générations qui viennent après lui, avec les combats qui n’étaient pas forcément les siens et qu’il a pourtant choisi d’embrasser.
Un centenaire qui aura au moins accompli cela : remettre en lumière une filiation que l’histoire littéraire officielle avait laissée dans l’ombre et rendre à nouveau justice à Driss Chraïbi.






