Goul-IA, le premier chatbot 100% Marocains du monde

Goul-IA, the world's first 100% Moroccan chatbot

Goul-IA أول مساعد رقمي للمحادثة مخصص 100% لمغاربة العالم

Infolettres النشرة الإخبارية Newsletters
1er Mai - 10 Mai 2026

Le CCME au SIEL 2026

Activités culturelles

+70

Activités culturelles

Invités et intervenants

124

Invités et intervenants

Pays représentés

15

Pays représentés

Pourquoi Averroès est toujours notre contemporain ?

Le Conseil de la communauté marocaine l’étranger (CCME) a tenu, ce samedi 2 mai 2026 sur son stand au Salon international de l’édition et du livre (SIEL), une rencontre sur « l’actualité d’Ibn Rochd ». Ali Benmakhlouf, professeur à l’Université Mohammed VI Polytechnique (UM6P), directeur du Centre d’études africaines (UM6P) et du Centre de philosophie arabe classique et de philosophie des sciences, et Ismael Asseban, professeur assistant de philosophie arabe classique à l’Université Mohammed VI Polytechnique (UM6P), ont répondu aux question Fouad Mlih, agrégé d’arabe et maître de conférences à l’Université de Lorraine à Nancy en France.

Prenant la parole en premier, Ali Benmakhlouf a centré son intervention sur la question de l’actualité d’Averroès, remontant aux fondements mêmes de sa pensée pour expliquer pourquoi elle continue de résonner aujourd’hui.

Pourquoi Averroès est toujours notre contemporain ?

Une technicité qui traverse les siècles

Pourquoi lire Averroès aujourd’hui ? La réponse d’Ali Benmakhlouf est d’emblée contre-intuitive : c’est précisément parce qu’il ne s’est pas adressé au grand public qu’il a survécu. La rigueur technique de ses concepts, le syllogisme juridique et rationnel (القياس الشرعي و العقلي), la distinction entre la raison (العقل) et la pensée (الفكر) a constitué une armure contre l’oubli. Une pensée qui se vulgarise trop tôt disparaît ; celle qui exige un effort traverse les âges. Cette technicité lui a ainsi assuré une double postérité : dans le monde islamique et dans la civilisation occidentale.

Le syllogisme : raisonner, c’est comparer

Au cœur de la pensée d’Averroès se trouve le concept de syllogisme. Ali Benmakhlouf en donne une définition : raisonner, c’est évaluer deux propositions, appelées les prémisses, en les mettant en relation grâce à un terme moyen, un point commun. Sans ce terme partagé, il n’y a pas de raisonnement possible. C’est cette structure comparative qui confère à la raison son caractère modéré et équilibré : elle ne tranche pas, elle mesure, elle met en proportion. « La raison n’est pas extrême parce qu’elle repose fondamentalement sur la comparaison », explique-t-il.

Le Commentateur : une œuvre créatrice

Averroès s’inscrit dans la grande tradition des philosophes arabes qui ont retravaillé l’héritage aristotélicien, mais il s’en distingue par un titre unique : le Commentateur. Ce que l’Europe étudiait, c’était la logique d’Aristote, mais lue à travers les commentaires d’Averroès. Montaigne lui-même apprenait Aristote par ce prisme. Saint Thomas d’Aquin le lisait, même s’il le percevait, dans l’Europe latine, comme une figure quasi athée en raison de sa conception de l’unité de l’intellect (وحدة العقل).

Commenter, rappelle Ali Benmakhlouf, « n’est pas un acte passif. C’est une œuvre créatrice ». Averroès a produit trois formes de commentaires, dont deux formes encore de grande actualité dans les travaux scientifiques, à savoir le grand commentaire (التفسير) et le commentaire moyen ou le résumé (التلخيص).

La Fatwa pour la philosophie : un combat stratégique

L’un des gestes les plus audacieux d’Averroès fut d’ordre juridique autant que philosophique. Pour introduire la philosophie dans un espace culturel où elle n’avait pas de légitimité, il a eu recours à la fatwa « cet avis juridique qui, dans la tradition du droit islamique, oriente le juge face à la complexité d’une situation », explique Ali Benmakhlouf. En mobilisant la logique, déjà pratiquée dans le droit, il a pu légitimer la philosophie par le droit lui-même.

Ainsi, le mot sagesse ou pensée (حكمة) n’est pas la philosophie, mais il en ouvre la porte. Cette stratégie de substitution, qui consiste à remplacer les termes philosophiques par des équivalents légitimés par le religieux était son grand combat. « Il a également instauré une approche dialogique : mettre en regard sa propre parole et celle d’Aristote, créant ainsi un pluralisme argumentatif où deux voix s’affrontent et s’enrichissent mutuellement ».

Averroès : le médecin, le juge et le philosophe

Paradoxalement, Averroès n’était pas reconnu de son vivant comme philosophe. Socialement, il était médecin et cadi (juge). Et l’ironie de l’histoire veut que ses textes juridiques aient été bien moins étudiés que ses œuvres philosophiques, alors même que c’est dans le droit qu’il a forgé certains de ses outils les plus décisifs.

Son actualité tient aussi à un geste intellectuel rare : il a su traduire des motifs religieux en motifs non religieux. La justice, par exemple, concept ancré dans le Coran, il a pu le porter au-delà de son contexte d’origine, tout comme Kant traduira plus tard des concepts bibliques en concepts séculiers rigoureux. Averroès montrait qu’une base commune de sens est possible entre les différentes religions et traditions.

Le rebelle : brouillé avec Dieu et les hommes

La figure d’Averroès reste profondément controversée, en Orient comme en Occident. Son œuvre a été condamnée et interdite à Paris en 1270 et 1277 par l’Église, car jugée contraire au dogme. Il a été, dit Ali Benmakhlouf, « le penseur que l’on a voulu vaincre, que l’on a réfuté, figure du dehors et du dedans à la fois, rebelle, brouillé avec Dieu et les hommes, accusé d’avoir introduit le diable dans la philosophie scolastique ».

Et pourtant, sa formule résiste à tous ses enterrements : « La vérité ne contredit pas jamais la vérité ». La contradiction, disait-il, fait partie de la logique. Et la vérité se suffit à elle-même. C’est peut-être cela, l’ultime actualité d’Averroès.

Dans son interlocution, Ismael Asseban a quant à lui déplacé le regard vers la postérité maghrébine d’Averroès, interrogeant la manière dont sa pensée a été reçue, transformée et parfois contestée dans le monde islamique occidental.

Philosophie et théologie : un débat sans fin

Ismael Asseban a commencé son intervention en parlant d’une tension ancienne et fondamentale : le rapport parfois conflictuel entre la philosophie et la théologie. D’un côté, la philosophie telle qu’Avicenne la définissait, divisée en deux volets : l’un pratique et l’autre théorique. De l’autre, la théologie spéculative (كلام), qui cherche à réfléchir sur Dieu etl’existence.

C’est dans cet espace de friction que le patrimoine philosophique transmis en arabe, notamment grâce à l’œuvre d’Averroès à l’époque abbasside, a évolué vers ce qu’on appelle la « méthode des tardifs » (طريقة المتأخرين), ces savants qui ont succédé à la première génération de l’Islam.

Fakhr Al-Din Al-Razi : une synthèse nouvelle

Après Averroès, rappelle Asseban, des penseurs maghrébins comme Fakhr Al-Din Al-Razi ont choisi une voie inédite, mêlant parole théologie spéculative (كلام) et philosophie en une synthèse originale. Cette approche a rencontré un accueil considérable auprès des savants classiques de l’Islam, dépassant certaines impasses méthodologiques de la théologie traditionnelle. Son influence sur le Maghreb fut profonde, nourrissant notamment le rite malékite, et son travail sur la pensée d’Avicenne a laissé une empreinte durable sur l’évolution de la logique dans l’ensemble du monde islamique.

La logique, un outil pour tous

Face à la question de Fouad Mlih sur la présence de la pensée d’Averroès chez les théologiens influencés par Al-Razi, Asseban est affirmatif : la logique était bien présente chez les théologiens spéculatifs (المتكلمون). Elle s’est même généralisée au point de devenir un outil partagé entre spécialistes en grammaire, médecins et juristes. Les tardifs (المتأخرون) s’en sont servis pour affiner les raisonnements et dégager des principes que les anciens n’avaient pas formulés. Asseban cite en exemple les œuvres consacrées aux sciences coraniques, rédigées par des savants pourtant réticents aux sciences rationnelles, et dans lesquelles la logique s’est néanmoins introduite comme instrument d’interprétation.

La pensée contre la philosophie : un voile stratégique

Sur la question de la terminologie, Asseban rejoint et prolonge l’analyse de Benmakhlouf : les tenants des sciences religieuses ont préféré le terme sagesse (حكمة) à celui de philosophie, afin d’en atténuer la charge polémique. Mais, précise-t-il, « si les noms diffèrent, philosophie et sagesse expriment le même concept », ce que confirme amplement l’héritage d’Avicenne, qui est avant tout une philosophie, quelle que soit l’étiquette qu’on lui appose.

Averroès au Maghreb : un chantier académique à approfondir

Asseban a conclu en s’arrêtant sur les réponses maghrébines à l’œuvre d’Averroès, apparues dès le siècle suivant sa mort. Des penseurs comme Ibn Baziza ont réagi directement à des ouvrages tels que « الكشف عن مناهج الأدلة في عقائد الملة » et « تهافت التهافت ». L’accueil réservé à Averroès au Maghreb, bien que riche et complexe, demeure encore largement méconnu. A l’occasion de cette rencontre, Asseban a lancé un appel à approfondir la recherche académique sur les interactions des penseurs maghrébins avec Averroès et avec les grands intellectuels de l’Orient islamique, un chantier qui, selon lui, reste largement ouvert.

CCME