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Le ballon rond, miroir improbable des sciences humaines

« Football, sociologie et théâtre. Comment le foot s’est immiscé dans ma vie ? » est le thème d’une rencontre organisée par le Conseil de la communauté marocaine à l’étranger (CCME), le mercredi 6 mai 2026 au Salon du livre de Rabat, et qui a réuni l’auteur et metteur en scène Mohamed El Khatib et le sociologue Marwan Mohammed autour d’une thématique aussi singulière qu’inattendue dans le cadre d’un salon littéraire : le football et sa place dans la vie intellectuelle et sociale. Placée sous la modération de Hassan Bousetta, docteur en sciences politiques et sociales, la séance a offert un espace de réflexion approfondie sur le rapport intime et complexe que les acteurs du monde des idées entretiennent avec le sport le plus populaire au monde.

Un ovni au Salon du livre

D’emblée, Hassan Bousetta reconnaît le caractère inhabituel de la démarche. Le football n’avait jamais figuré au programme des éditions précédentes, tant le sujet peut sembler « léger et trivial ». Pourtant, dit-il, « il nous tend un miroir et raconte beaucoup sur nous et nos trajectoires personnelles et intimes ». À mi-chemin entre la Coupe d’Afrique et la Coupe du monde 2030, le football occupe l’espace social et relationnel de manière écrasante, tout en restant étrangement peu convoqué par les sciences humaines. « Lieu de confluence de la mémoire ouvrière, de la périphérie et de l’immigration », il mérite, selon le modérateur, bien mieux que le cliché.

 كرة القدم كموضوع للنقاش في السوسيولوجيا والمسرح
©CCME

El Khatib : du gazon à la scène, une vocation contrariée

Mohamed El Khatib, dont le travail navigue entre documentaire et théâtre, n’a pas attendu le débat intellectuel pour vivre le football de l’intérieur. « Le football a structuré ma vie depuis que j’avais six ans », confie-t-il. À seize ans, il reçoit une convocation en équipe de France, mais son père refuse qu’il rate l’école. Ce père, figure centrale du récit d’El Khatib, incarne une certaine vision du monde : celle d’un homme qui regardait les matchs en commentant les équipes « de gauche », au jeu collectif et solidaire, et celles « de droite », qui privilégient la puissance financière à la cohésion du groupe. Une grille de lecture politique appliquée au ballon rond, qui dit beaucoup sur la façon dont le football traversait les conversations d’une génération.

La rupture des ligaments croisés met fin à sa carrière. Mais El Khatib ne quitte jamais vraiment le terrain. Il transpose au théâtre ce qu’il aimait dans le football : l’accident, l’imprévu, la vie insufflée dans l’instant. « Quand un acteur oublie son texte, la créativité est libérée, comme dans un match où jusqu’à la dernière seconde tout peut arriver. »

Le football comme thermomètre social

Dans son discours, Mohamed El Khatib est catégorique : « Le football est un thermomètre social bien plus puissant que le théâtre. » Il en veut pour preuve sa propre expérience avec les ultras, qu’il qualifie d’abord de « fascistes », avant de découvrir qu’ils partaient le dimanche en forêt préparer des repas pour des migrants. Cette dissonance le force à réviser ses certitudes. Il en tire une conclusion sur la violence dans les stades, selon lui « complètement résiduelle », mais surexposée médiatiquement au point de stigmatiser des populations entières comme une « classe dangereuse ».

L’anecdote du Qatar est, elle, particulièrement révélatrice. Embarqué dans l’avion de Macron pour assister au match de la France, El Khatib assume publiquement soutenir le Maroc. « Je ne suis pas comme Debbouze », lâche-t-il. Il se retrouve ensuite dans le vestiaire de l’équipe nationale marocaine en compagnie du président français. Son père voit la scène à la télévision. Et c’est là, pour la première fois, qu’il comprend que son fils fait « quelque chose d’intéressant ». Ni le théâtre, ni les prix, ni les tournées, mais une image dans un vestiaire aux côtés de Macron et des Lions de l’Atlas.

Marwan Mohammed : le football comme prisme sociologique

Marwan Mohammed, sociologue reconnu pour ses travaux sur les quartiers populaires et auteur de l’ouvrage socio-autobiographique C’était pas gagné ! : De l’échec scolaire au CNRS, histoire d’une remontada (Éditions du Seuil, janvier 2026), aborde le football par le langage. « On dit : je me suis fait un but contre mon camp, ils m’ont fait des passes décisives, je me mets en 5-3-2 pour dire que je suis à la défensive, en 4-3-3 pour dire à l’offensive… ». Le vocabulaire footballistique irrigue le quotidien sans qu’on s’en aperçoive. « Le football est un ciment de la vie sociale », résume-t-il.

Sa relation au ballon naît à Casablanca, à l’âge de huit ou dix ans, sur des terrains de fortune devant des publics fervents. Elle façonne ensuite, dit-il, sa manière de penser la sociologie elle-même : « la tactique, le positionnement sur le terrain, la lecture collective du jeu devenant des métaphores opératoires pour analyser le social ».

Il assume pleinement cette posture dans un monde académique où « l’objet football n’est pas valorisé » et où se revendiquer d’un rapport populaire au sport est perçu comme une rupture. « Si je le fais, ce n’est pas pour rompre avec le monde académique, mais pour affirmer que cette activité sociale est quelque chose que j’assume avec aplomb et qui est à l’origine de beaucoup d’inspiration ».

 كرة القدم كموضوع للنقاش في السوسيولوجيا والمسرح
©CCME 

Le club de foot comme outil de cohésion sociale

Marwan Mohammed va plus loin que la réflexion théorique : il crée un club de football dans son quartier, avec une ambition explicite : dépasser les clivages raciaux entre « rebeus et renois ». « Le meilleur outil pour que tout le monde se rassemble dans le même endroit et avance dans le même sens, c’est le football. »

Les débuts sont houleux, les bagarres fréquentes. « Mais progressivement, les tensions se tassent, les liens se retissent ». Le club devient « un support de l’union locale ». Il raconte aussi l’histoire d’un enfant colombien adopté, en grande difficulté sociale, avec lequel aucune langue commune n’était possible, jusqu’à ce qu’on lui sorte un ballon. « On a au moins pu commencer un travail ».

 كرة القدم كموضوع للنقاش في السوسيولوجيا والمسرح
©CCME 

Le Maroc, miroir d’un renouveau

Les deux intervenants convergent sur un point : le parcours du Maroc au Mondial 2022 a constitué un séisme identitaire. Pour Marwan Mohammed, il a provoqué un « effet miroir » pour les équipes africaines, face à leur propre retard, ce qui s’est traduit par une Coupe d’Afrique plus âprement disputée. Pour lui, la « niya de Regragui », la force de la croyance, le rapport aux mères et la fierté des racines représentent « une forme de rupture et de décomplexion » qui a fait penser à bien des binationaux à rentrer au Maroc.

En ce sens, Mohamed El Khatib conclut avec une déclaration nette : « Si j’étais encore footballeur aujourd’hui, j’aurais choisi l’équipe du Maroc ». Non par calcul, mais parce que, « par la culture et la qualité du jeu, le Maroc a dépassé les frontières » au moment même où, dit-il, « on assiste à un renouveau politique et social au Maroc et à un déclin en Europe ».

Une rencontre qui aura démontré, avec brio, que le football n’est pas une parenthèse dans la vie intellectuelle. Il en est, souvent, le point de départ.

CCME