Christian Paradis, ancien ministre du Développement international et de la Francophonie du Canada

Christian Paradis, ancien ministre du Développement international et de la Francophonie du Canada. Vice-président principal, développement stratégique des services de protection chez GardaWorld (Montréal)

La COP22, 22e conférence internationale sur le climat s'ouvre lundi 7 novembre à Marrakech autour du thème « l’atténuation des effets du changement climatique et l’innovation en matière d’adaptation ». L'accord de Paris vient d'entrer en vigueur. Une centaine de pays l'ont ratifié, sur 195 pays. Quels sont, selon vous, les actions concrètes à attendre de la COP22, pour en faire, comme l’ont déclaré les organisateurs, « la Conférence de l’action » ?

Tout d'abord, je me réjouis que les organisateurs de COP22 mettent l'emphase sur l'action. Trop souvent, les changements climatiques ont fait l'objet de débats sans conséquence. Les trois principales causes qui empêchent la mise en application des plans et livrables sont : 1- le fait que les moyens ne soient pas à la hauteur des ambitions, 2- le fait que le problème soit segmenté par des procédés bureaucratiques au lieu qu'une solution intégrée ne soit envisagée pour le surmonter et 3- l'inexistence d'instruments adéquats pour favoriser une mise en application.

La Conférence de Paris a établi un objectif clair ‎qui est celui de contenir le réchauffement climatique à 2 degrés C et possiblement 1,5 degré C. L'axe de l'atténuation entre ici en jeu, favorisant évidemment la résilience. En parallèle, dans l'immédiat, pour contrer les effets négatifs des changements climatiques, l'axe de l'adaptation entre aussi enjeu, favorisant aussi la résilience. Les mesures d'atténuation, d'adaptation et de résilience constituent donc des moyens pour atteindre l'objectif établi par l'Accord de Paris. Il faut aussi les traiter communément pour nous assurer que les solutions envisagées soient intégrées et donc, cohérentes.

Ces moyens que sont l'atténuation, l'adaptation et la résilience doivent être réalisés par le truchement de différents instruments. Ces instruments se traduisent ordinairement en règlements ou en mesures fiscales. 

Toutefois une autre pièce vitale et inévitable du puzzle est l'innovation/technologie, tributaire d’importants besoins en investissements. Il m'apparaît d'ailleurs évident que des technologies, qui feront une différence dans ce combat, n'existent toujours pas aujourd'hui ou ne sont pas encore à point. Il est donc nécessaire qu'il y ait une mobilisation des ressources tant humaines, techniques que financières. À cet effet, il faut façonner des instruments qui puissent permettre une mise en application des moyen‎s de façon intégrée et cohérente pour le développement de nouvelles technologies/innovations.

C'est par le financement mixte pour le développement que cette mobilisation peut être concluante et assurer des investissements adaptés et adéquats. Le financement mixte pour le développement est effectivement un instrument d'importance car il nécessite un exercice d'identification des différentes ressources existantes et leur convergence‎. Tout en permettant un levier financier qui amène des ressources supplémentaires, le financement mixte pour le développement favorise aussi l'élaboration de solutions intégrées et cohérentes.

Les tenants et aboutissants du financement mixte pour le développement ont beaucoup évolué au cours des deux dernières années et nous devons continuer à façonner cette nouvelle approche qui est clairement un changement de paradigme en développement international. L'approche coloniale est révolue. Il faut faire les choses autrement et c'est ce que toutes les communautés vulnérables expriment haut et fort. Les différentes parties ne peuvent définitivement plus travailler en solo compte tenu des écarts colossaux qui doivent être comblés dans les différents secteurs de développement, tout en tenant compte des Objectives de Développements Durables.

De par sa nature, le financement mixte pour le développement doit être flexible et inclusif. Ce faisant, le mixte des différents acteurs sera facilité et les projets locaux tant à petite, moyenne que grande échelle pourront être considérés, avec une appropriation par les intervenants locaux. Les solutions répondront donc aux besoins.

 

Pour Salaheddine Mezouar, président de la Cop22, cette conférence est une « opportunité pour porter la voix des pays les plus vulnérables face aux changements climatiques, en particulier celle des pays africains et des états insulaires. Il est urgent d’agir devant ces enjeux liés à la stabilité et à la sécurité ». Comment peut-on fédérer les acteurs africains autour d’un projet commun, sous l’égide de la présidence marocaine ?

L'approche du financement mixte pour le développement ‎est fondamental. Sachant que les états contribuent pour 100 milliards de dollars US par année dans différents fonds contre la lutte aux changements climatiques, des moyens doivent être utilisés pour optimiser ces capitaux. En engageant les acteurs locaux avec le secteur privé, le secteur philanthropique et la société civile, forcément les populations les plus vulnérables auront une voix auprès des états, qui eux, ne demanderont pas mieux que d'optimiser les ressources qu'ils déploient. 

La présidence marocaine peut certainement jouer un rôle de leader en ce sens. Elle pourrait voir à une mobilisation des ressources en aidant à la mise en place de différents centres d'assistance, d'interprétation, de recherche et/ou d'excellence, dans les différents pays africains. Compte tenu de l'importance des fonds affectés, la mise en place de tels centres est réaliste et elle aiderait à établir un rapprochement avec les populations locales. Les modèles d'affaires pourraient être enfin adaptés aux besoins locaux, d'une façon plus certaine. Les ressources iraient donc là où elles doivent aller, là où le pourquoi de l'existence d'un tel fonds mondial. Les collectivités locales verraient des solutions et des innovations‎ développées chez elles pour répondre aux besoins qui leur sont propres. Elles bénéficieraient de modèles d'affaires définis et développés chez elles et pour elles, contrairement à des modèles développés ailleurs leurs étant exportés. Une telle démarche s'agirait sans conteste d'un héritage durable de la présidence marocaine laissé au bénéfice de toute l'Afrique.

La question des migrations climatiques est préoccupante : l'ONU prévoit 250 millions de réfugiés climatiques dans le monde en 2050. Face à ses prévisions, l’Europe et les Etats-Unis continuent à adopter une approche sécuritaire dans leur traitement des migrants. Comment, à votre avis, peut-on sensibiliser ces pays à considérer la dimension humaine de l’immigration ?

Une sensibilisation soutenue aux États-Unis et en Europe est évidemment nécessaire. Certainement que les camps de réfugiés sont nécessaires pour favoriser une rétention de la population qui veut et qui peut rester chez elle mais l'enjeu du traitement des migrants va au de-là de ça. Tous les déplacés et réfugiés ne peuvent pas rester chez eux, au risque de leur vie. L'apport de la société civile, au nord et au sud, et des diasporas doit donc être sollicité au maximum. Ces acteurs ou leurs proches voient cette triste réalité quotidiennement et leurs récits de sensibilisation sont crédibles et percutants. L'accueil des migrants est un projet de société pour les pays qui reçoivent et non pas seulement une responsabilité exclusive incombant aux gouvernements. ‎ Cet enjeu est aussi intrinsèquement lié avec celui de la sécurité, que ce soit la sécurité national, la sécurité des personnes ou la stabilité économique. C'est pourquoi une approche concertée doit être adoptée afin de bien cerner, pour ensuite mieux sensibiliser, les enjeux à traiter, à toutes les étapes du spectre.

L’Afrique a la chance d’avoir une diaspora diversifiée dans les pays du monde les plus développés. Comment peut-on mobiliser cette diaspora en faveur de la coopération nord-sud et sud-sud ?

Cet enjeu m'a beaucoup tenu occupé lors de mon passage au ministère canadien du Développement international en tant que ministre. Le Canada a l'une des proportions les plus élevées au monde de diasporas dans sa population. Les remises sont, au prorata, dans les plus élevées au monde. Les remises peuvent constituer un outil extraordinaire pour le développement international vu l'approche volontaire des individus. La question de mobiliser devient essentielle puisque qu'un effet de levier accru générerait d'importantes retombées pour l'Afrique et autres régions du monde. À cet effet, le financement pour le développement mixte devient l'outil par excellence. Il permet de mobiliser les acteurs institutionnels qui eux, peuvent permettent à la fois de diminuer les frais de remise et de mobiliser du capital excédentaire, par la constitution de fonds communs, avec les outils de levier financier additionnels voulus.‎ Le financement pour le développement mixte amène aussi les intervenants à réfléchir au partage d'expertise technique et de connaissances. De là peut aussi découler un bénéfice, qui sans être quantifiable, peut être incommensurable. 

CCME

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