lundi 22 juillet 2024 22:22

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En Europe, le populisme gagne du terrain

L’élection de Donald Trump aux Etats-Unis donne des ailes aux leaders extrémistes européens. Leurs mouvements, qui prospèrent sur le rejet des élites et des étrangers, sont déjà au gouvernement dans cinq pays de l’Union.

L’élection surprise de Donald Trump à la présidence des Etats-Unis, le 8 novembre, invite, par effet de miroir, à regarder de plus près ce qui se passe en Europe. Le populisme, un terme que politologues, sociologues et historiens peinent à définir, prospère sur le discrédit des partis politiques traditionnels, la faiblesse des institutions européennes et la peur de « l’autre », exacerbée par la crise des migrants. Surtout, il fait tache d’huile. La vie politique en Europe est ainsi chahutée par une trentaine de mouvements populistes, extrémistes et/ou nationalistes, majoritairement de droite, parfois de gauche. Aujourd’hui, ces partis totalisent 171 députés européens sur 751, représentant 22,8 % du Parlement. Trois pays semblent épargnés par ce phénomène : le Portugal, où le souvenir douloureux de la dictature salazariste (1933-1974) fait office de repoussoir, l’Irlande, terre d’émigration plus que d’immigration, et le Luxembourg, pourtant seul pays d’Europe à compter davantage d’étrangers que de nationaux. « Avant, on parlait d’accidents populistes, observe l’historien Guy Hermet, auteur des Populismes dans le monde (Fayard). Désormais, ces mouvements s’expriment partout. La démocratie telle qu’on la connaît vit peut-être ses derniers jours… » Avec son aide et celle du politologue Jean-Yves Camus, directeur de l’Observatoire des radicalités politiques, nous avons dressé une typologie des populismes européens qui ont le vent en poupe.

A l’Ouest, un nationalisme anti-immigration

Né en France, dans les années 1970, ce populisme d’extrême droite – porté par le Front national antisémite de Jean-Marie Le Pen – s’est longtemps cantonné à notre seul pays. Raciste, le FN a fait campagne sur la « préférence nationale » et peu à peu creusé son sillon, musclant son discours contre l’immigration. Ce thème a fait école un peu partout en Europe de l’Ouest, en Belgique (par le biais du Vlaams Blok, parti nationaliste flamand, aujourd’hui en perte de vitesse), aux Pays-Bas (le Parti pour la liberté de Geert Wilders), en Suisse (l’Union démocratique du centre, représentée par Guy Parmelin au Conseil fédéral), au Royaume-Uni (Ukip, le Parti pour l’indépendance de Nigel Farage) et même, depuis peu, en Allemagne (AfD, Alternative pour l’Allemagne de Frauke Petry).

Alors que le Vieux Continent est devenu la première terre d’immigration, ces partis surfent sur l’incapacité de l’Union européenne (UE) à gérer le flux des demandeurs d’asile et attisent la crainte d’une « islamisation » de la société.

Et ils engrangent les succès électoraux : l’eurosceptique Nigel Farage a obtenu, au référendum du Brexit, que le Royaume-Uni sorte de l’UE, et Alternative pour l’Allemagne, fondée en 2013, est arrivée devant le parti conservateur de la chancelière Angela Merkel dans son fief du Mecklembourg-Poméranie occidentale, en septembre.

A l’Est, un virage identitaire

Talonné par le Jobbik, un parti d’extrême droite nationaliste, le Premier ministre hongrois, Viktor Orban (élu sous l’étiquette conservatrice), agite le spectre d’une « menace musulmane » et du migrant « envahisseur » dans un pays qui, au 1er octobre, recensait moins de 400 réfugiés sur son sol. « Mais ce discours sert avant tout à réaffirmer la souveraineté nationale d’un pays encore traumatisé par le communisme, analyse Guy Hermet. Il se braque contre ce qu’il perçoit comme une tutelle de l’Union européenne. » D’autant que la Hongrie est « torturée par son identité, confirme Jean-Yves Camus. Nostalgique d’un âge d’or idéalisé, elle n’a jamais digéré le traité de Trianon (1920), qui l’a amputée des deux tiers de son territoire ».

Citée en exemple en Europe centrale et orientale, la rhétorique de Viktor Orban est reprise en Slovaquie par le Premier ministre social-démocrate Robert Fico, qui s’est allié aux nationalistes du SNS pour former son gouvernement. Elle est également l’un des fils conducteurs du gouvernement polonais, dirigé par les ultranationalistes de Droit et Justice (PiS), dont Jaroslaw Kaczynski est la figure tutélaire. Comme en Hongrie, le pouvoir en place n’a de cesse de restreindre les libertés individuelles, d’affaiblir la démocratie parlementaire et de critiquer les institutions européennes. Vantant l’image d’une « Pologne éternelle », il récrit l’histoire jusqu’à nier toute participation des Polonais au nazisme dans les années 1930.

Viktor Orban fascine jusqu’en Autriche, où le parti de la droite radicale et populiste (FPÖ) est enraciné depuis près de vingt ans. Ce pays a été le premier, dans l’Europe d’après-guerre, à nommer des membres du FPÖ au gouvernement (1999-2001). « Il y a une spécificité autrichienne, commente Jean-Yves Camus. A cause de sa position géographique, Vienne a été la plaque tournante des migrations liées au conflit yougoslave des années 1990. C’est aussi là que l’Empire ottoman a été défait aux XVIe et XVIIe siècles. La diatribe anti-islam y est encore très forte. » Le candidat du FPÖ à la présidentielle, Norbert Hofer (photo ci-dessous), en a fait son thème privilégié. Il est donné favori dans le duel qui l’oppose à un écologiste, le 4 décembre.

Au Nord, une tradition anti-impôts

Les pays scandinaves ont été les premiers en Europe (avec la France) à connaître une poussée de fièvre populiste dans les années 1970. Mais ici, son expression politique n’avait à l’origine que peu à voir avec le Front national. Nés en réaction à l’Etat providence en Suède, en Norvège et au Danemark, les partis populistes se sont bâtis sur la contestation du « modèle scandinave », dénonçant une fiscalité trop lourde et un Etat trop interventionniste. « On peut parler d’un populisme de prospérité, définit Jean-Yves Camus. Il s’agit d’un mouvement d’égoïsme qui se produit dans une société en bonne santé, mais qui refuse le multiculturalisme et le partage du gâteau. »

Toutefois, ces mouvements ont eux aussi muté depuis dix ans, laissant une place de plus en plus grande au discours anti-immigration. « C’est curieux car il y a peu d’étrangers dans ces pays, observe Guy Hermet. Mais cette parole semble porter. » Le Parti populaire danois de Kristian Thulesen Dahl (photo) est ainsi devenu la première force d’opposition après les élections législatives de 2015, ce qui lui a permis de peser pour l’adoption d’une loi confisquant les biens et les objets de valeur des réfugiés. En Norvège, le Parti du progrès, libéral et xénophobe, est au gouvernement : il compte sept ministres, dont le portefeuille des Finances détenu par sa présidente, Siv Jensen. Plus récente mais tout aussi remarquable, la percée des Démocrates suédois, formation nationaliste et anti-immigration : avec 49 députés élus en 2014, elle a plus que doublé son score précédent. Enfin, les Vrais Finlandais, parti d’extrême droite radicale, font partie de la coalition au pouvoir à Helsinki. Leur leader, le charismatique Timo Soini, est ministre des Affaires étrangères. Il milite pour faire sortir son pays de la zone euro.

Au Sud, un radicalisme de gauche

Durement touchés par la crise économique de 2008-2009, qui a conduit leurs gouvernements à une politique d’austérité sans précédent, les pays d’Europe du Sud ont vu surgir un autre populisme, radical, mais de gauche. Incarné en Grèce par Alexis Tsipras, le leader de Syriza devenu Premier ministre en 2015, il a émergé à la faveur de la contestation populaire des inégalités et de la déliquescence des partis traditionnels. Deux facteurs qui ont aussi favorisé l’essor de Podemos en Espagne : ce mouvement né dans la rue (les Indignés) s’est structuré pour les européennes de 2014 et a surpris. Mais il a échoué l’année suivante dans sa conquête du pouvoir, devancé par le Parti socialiste. En Italie, le Mouvement 5 étoiles de l’humoriste Beppe Grillo vient de frapper fort en s’adjugeant, aux municipales de juin, les mairies de Rome et de Turin. « Beppe Grillo, c’est l’effet Coluche (candidat à la présidentielle de 1981, NDLR), compare Jean-Yves Camus. Les gens veulent une vision, une autre façon de faire de la politique. Or les partis traditionnels, qui ont une longue expérience du pouvoir, ne veulent plus enchanter le débat public. Ils croient, à tort, que l’efficacité de la décision politique, couplée aux indicateurs économiques, suffit à s’attirer les votes. » Et Guy Hermet de conclure : « La démocratie représentative semble à bout de souffle. Ces mouvements populistes laissent augurer des transformations profondes dans nos modes de gouvernance. »

24 novembre 2016, Gaëtane Morin

Source : leparisien.fr/magazine

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