Islam, Judaïsme et l'érosion du temps

La montée de la judéophobie en France, l’implication de certains « intellectuels Musulmans » dans l’instrumentalisation des opinions françaises de confession musulmane, la violence physique et verbale contre les juifs, les attaques préméditées des lieux de culte  et, enfin, les connexions réelles ou supposées entre l’antisémitisme Européen et « l’antisionisme arabe » soulèvent des questions et des interrogations.

L’antisémitisme, propre à l’Europe Chrétienne, puise ses ressources  dans les vieux contentieux judéo-chrétiens (la mort du Christ, l’inquisition, la Shoah, le Révisionnisme, la profanation régulière des cimetières) et tout  récemment par l’appropriation politique du problème Palestinien par une frange de l’extrême Gauche en quête d’un nouveau gisement électoral ; un espace socioculturel caractérisé par la précarité, le trou identitaire et une auto affiliation primaire au jihad.Un tel climat d’escalade, de confusion et de dérives sémantiques pose avec acuité la véracité du fondement ou pas, d’un antisémitisme « réactivé » par les musulmans de France.

Sans minimiser la réalité du fait social et politique, le débat a franchi une ligne rouge pour s‘inscrire dans une contre vérité historique, productrice de distorsions et de confusions au regard de l’inflation sémantique propre à ce débat : antisémitisme, antisionisme, antijudaïsme, anti-Israël, anti-occupation…La quasi totalité des musulmans de France et celle des maghrébins vivant dans leur pays respectif sont indignés, voire, outrés par ce procès stigmatisant et incitatif à la haine et la décohabitation entre les descendants d’Abraham. Une grande majorité, d’intellectuels français de confession musulmane ou assimilée comme telle, à la fois silencieuse ou écartée du débat médiatique, est également perçue par nos compatriotes comme étant complice, voire impuissante face à la montée des tensions « intercommunautaires ». 

De vraies interrogations fondamentales et non fondamentalistes ont été éclipsées ou esquivées par les intellectuels de tout bord : les musulmans sont-il historiquement antisémites? L’Islam, fut-il impliqué, avant la crise proche orientale, dans ce fait politique récurent ? Y eu-t-il dans l’histoire du Maghreb une tradition antisémite ? Pourquoi le judaïsme Maghrébin est politiquement et médiatiquement marginalisé ou réduit aux représentations folkloriques et dérisoires ? La réponse à ces questions peut conduire à l’établissement de la vérité et du dialogue ou d’y contribuer en tout cas. Le piège médiatique, le discours communautaire et les dérapages sémantiques ne favorisent guère la sérénité nécessaire au débat tant que l’approche historique de la cohabitation judéo-musulmane séculaire n’est pas prise en compte. « L’Histoire » a  toujours eu le mérite de prendre du recul par rapport à des évènements tragiques qui ont secoués l’humanité .Elle offre  aux spécialistes une lecture dépassionnée, moins instrumentalisée et un accès au fait historique en tant que tel.

Essayons ensemble de remonter le temps par une analyse rétrospective des rapports judéo musulmans et d’en extraire les faits majeurs qui militent en faveur de telle ou telle hypothèse du fait contemporain. La coexistence des deux composantes cultuelles remonte au VIème siècle avant même l’avènement de l’Islam en Arabie. Une telle profondeur historique peut être scindée en sept phases majeures marquant chacune un tournant dans les relations judéo musulmanes.

La présence du judaïsme en terre d’Al Hijaz (Arabie actuelle) remonte, de manière significative, selon quelques résidus archéologiques, à la fin du VI ème siècle de notre ère. Dans une Arabie idolâtre, tribale et profondément nomade, les minorités juives sédentaires et commerçantes se sont installées aux cœurs des deux villes emblématiques : la Mecque et Médine (Yathrib). Les deux centres urbains étaient prospères autour des commerces divers et la fabrication de statuettes dédiées à la gloire des idoles (Allât – Al ozza – Houbal) vénérés par les bédouins. Les juifs étaient parfaitement intégrés dans la société pré - islamique (Al jahiliya) en exerçant des activités fondamentales telles le commerce, l’orfèvrerie, la fabrication d’armes et la traduction (Tarjama qui donne lieu au célèbre nom juif Torjmann).La puissante famille commerçante «  Qoraich », dont le prophète Mohamed (Mahomet) est l’un des descendants, tissaient des liens économiques très forts avec les juifs de la Mecque et de Yathrib. Cette alliance s’alimentait également du fait urbain lui même. En fait, les juifs d’Arabie et les membres du clan Qoraich représentaient les seules populations citadines de l’immense péninsule désertique.

Un tel contexte ne peut que favoriser une alliance pragmatique. L’émergence de l’Islam fut inscrite dans la continuité du monothéisme judéo-chrétien. Le prophète reconnaissait de facto la légitimité du judaïsme et du christianisme compte tenu des similitudes assez frappantes entre les trois religions. L’Islam comme le Judaïsme prescrivent aux fidèles l’unicité de Dieu , l’interdiction de la consommation de la viande de porc , l’obligation du sacrifice rituel (Kacher / Halal) , la circoncision des hommes dès leur jeune âge , la prédication et la propagation de la parole de Dieu dans une société idolâtre. Aussi, l’abolition de l’esclavage (la libération des Hébreux  par Moïse)inspira le prophète Mohamed dans son combat contre la servitude et le commerce des esclaves largement pratiqués dans l’Arabie pré-islamique. Dans un contexte, endogènement hostile à l’Islam, le prophète lança sa première offensive  contre les impies bédouins tout en ratifiant des accords stratégiques avec ses amis juifs, dont le marchand d’armes Samuel (Assamaoual) qui fut un allié de poids. Ce personnage fut l’emblème de la fidélité au prophète à cette époque. Les débuts des guerres de conquête (Al Fath) furent concentrés autour des pôles urbains comme futures capitales centrales des pouvoirs politiques successifs. Le discours historique du prophète interdisait explicitement la violence gratuite et barbare «  Ne détruisez pas les maisons, ne coupez pas les arbres… et n’attaquez point les gens du livre »  (référence aux  chrétiens et juifs.) témoigne de la portée universelle et pacifique de l’Islam originel.

La mort du prophète aux alentours de l'an 646 allait révéler la fragilité de « l’Etat musulman ». Sa succession réactiva le réflexe tribal. Les puissants chevaliers des deux principales tribus Banou Hachim et Banou Oumaya   revendiquaient chacune sa légitimité à la succession (Al Khalifa) de Mohamed. D’ailleurs sur les quatre khalifes successifs trois ont été assassinés, plus pour des questions de rivalités tribales, que politiques.  Pendant ce temps là, les conquêtes se poursuivaient en direction des quatre régions stratégiques : le Cham (Syrie, Liban), l’Irak, la Palestine où fut construite la mosquée Al Aqssa (le dôme) à Jérusalem, et enfin l’Egypte. En dépit des étendues territoriales des quatre régions, leur soumission au pouvoir central de Médine et plus tard à Damas n’a demandé que trente ans. En revanche, l’islamisation et la soumission du Maghreb s’est étalée sur plus de soixante-dix-ans. L’absence de pouvoir politique et militaire étatisé en Palestine facilita la tâche aux musulmans, qui se sont appropriés les villes emblématiques, notamment Al Qods (Jérusalem), devenue dès lors le troisième lieu saint de L’Islam. La poussée de l’Islam vers l’Ouest s’est heurtée à de nouvelles difficultés d’ordre topographique, linguistique, anthropologique et identitaire de nature à freiner ou à ralentir la progression des troupes arabo- musulmanes. La population berbère s’étant habituée aux vagues successives d’invasion (phéniciens, vandales, romains...), s’est battue contre les effets indirects de l’islamisation, sous entendu le processus d’arabisation. La présence actuelle des berbères dans les zones montagneuses du Maroc et de l’Algérie  remonte à cette époque. Le Khalife Omeyyade trouva la parade politique pour contenir, voir anéantir cette résistance. Ce fut le projet de la conquête de l’Espagne (Al Andalous) chrétienne par un chef de guerre  berbère connu sous le nom de Tarik Ibn Zyad et ses troupes. Pour la première fois de l’histoire, les deux religions se trouvent en terre chrétienne loin de leur berceau historique respectif. Les musulmans se sont installés dans une Andalousie transformée, au fil du temps, en asile où  la tolérance, le savoir vivre, les auditoires scientifiques attiraient la noblesse citadine en quête de raffinement et les savants européens persécutés par une église inquisitoire. Par leur niveau d’instruction et de connaissance, les juifs avaient toute leur place auprès des khalifes. L’université de Cordoue (Córdoba) éclairait une Europe obscurantiste au même titre que l’éclairage public de ces esplanades qui faisait cruellement défaut dans les rues de Paris ou de Londres. Les  jardins publics de Grenade  (Gharnatta) ont été  savamment entretenus par des artisans et des paysagistes  juifs. Le commerce maritime, la traduction, le notariat furent également assurés par des juifs protégés en terre chrétienne et travaillant pour le khalife local. Certains philosophes musulmans parlaient de « relations « fusionnelles  entre L’Islam et le Judaïsme en terre chrétienne ».

Des siècles se sont écoulés dans une Andalousie, certes de plus en plus assiégée par les troupes espagnoles, mais toujours sous allégeance musulmane. L’assimilation de Juifs européens conduisait, au fil du temps, à l’émergence de Juifs Arabes  imbriqués dans le corps social et linguistique arabo musulman. Les gens du Livres (Ahl al kitab),en l’occurrence les juifs pratiquaient librement leur culte et culture en totale harmonie avec les musulmans de Grenade, de Tolède, de Cordoba… Cette cohabitation durera près de sept siècles jusqu’à la chute de la dernière enclave musulmane en Espagne.

L’offensive des troupes de la reine Isabelle et les changements géopolitiques suite à la découverte des Amériques furent deux évènements majeurs dans le destin islamo-juif d’Andalousie. L’Espagne chrétienne triomphante ne pouvait tolérer sur ses territoires conquis la présence de religions autres que celle du  Christ. Ce fut le début du terrible processus de l’inquisition. Se convertir au christianisme, quitter l’Espagne ou se faire brûler sur le bûcher. 

Dans une Europe revitalisée par les croisades, dopée par la découverte de Christophe Colomb et « purifiée » par la chute du royaume de Cordoue, les juifs et les Musulmans n’avaient guère le choix que de se replier sur le Maghreb (le couchant) dirigé par la dynastie « Al Mérinides », descendants des princes arabes déchus. Ils se sont installés massivement à Fès, nouvelle capitale du Maroc sans aucune discrimination. La ré- arabisation du pouvoir central au Maroc se fait en partie grâce aux juifs d’Espagne. Les deux dynasties précédentes (Al Moravides – les Al Mohades) étaient toutes les deux islamo-berbères ayant Marrakech comme capitale politique. Les arabes et les juifs d’Espagne installés aux deux centres urbains  symbolisaient le raffinement, la culture et la citadinité dans un Maroc rustique, semi-nomade et profondément  tribal. Les recherches toponymiques de noms juifs séfarades témoignent de l’ancrage  historique du judaïsme maghrébin. Beaucoup de juifs portaient des noms arabophones d’artisans ou de métiers séculaires  nobles « Sebbagh, Torjman, Hadad,  Sayagh, Boutboul,  Debbagh Attar… ».

La colonisation progressive du Maghreb a fragmenté cette entité homogène selon une double logique temporelle(1830 – 1881 – 1912) et spatiale (Algérie – Tunisie – Maroc). Chacune des trois composantes avait un statut particulier (Départements d’Outre-mer, Protectorats !!). 

Cependant, durant les premières décennies du XXème siècle, les juifs et les musulmans ont été considérés comme des indigènes par rapport aux colons européens de confession chrétienne. La stratégie coloniale reposait sur l’évolution séparée des colons par rapport aux deux composantes culturelles et cultuelles indigènes. Cette situation a  régenté les trois entités  du Maghreb jusqu’à la fin de la deuxième guerre mondiale et la libération de la France(occupante et occupée) par les alliés. La France post-guerre est sortie affaiblie, déconsidérée et profondément marquée par les stigmates de la « collaboration » pendant qu’un air de liberté ne cessa de  souffler sur les dunes de Tunisie, les Aurès d’Algérie et l’Atlas du Maroc. La résistance à l’occupation s’alimentait par un appel au « Jihad » contre l’occupant. Une guerre de libération enflamma l’Algérie où les « Jihadistes » combattaient les « croisés » envahisseurs. 

Les Juifs ne trouvaient pas de place dans cette dualité inter monothéiste qui sonna le début de la déchirure et la fin de cette cohabitation séculaire entre les fils d’Abraham. Les Juifs d’Algérie, de Tunisie et du Maroc se voyaient attribuer la nationalité française et ses « privilèges », car fidèles à la métropole  et distingués des indépendantistes musulmans. Ainsi, le contexte colonial a pu, au fil du temps, parvenir à fragmenter un espace solidaire et cohabitatif en trois entités distinctes : Algérie, Maroc, Tunisie où vivent séparément Juifs, Musulmans, Chrétiens. Les trois, appelés désormais « Colons », « Population à Statut Particulier, sous le régime du décret Crémieux », et les «  Indigènes ».

La déchirure entre juifs et musulmans atteint son point critique au moment de la « Guerre d’Algérie » où l’écrasante majorité des juifs se prononçaient pour « l’Algérie  française » et le maintien de celle-ci dans le giron de la France, alors que le vent de l’Indépendance  repoussa les limites d’un empire colonial agonisant. Pendant ce temps, les juifs du Maghreb ont été tiraillé entre leur attachement à leurs racines maghrébines, leur  pays adoptif : la France et leur Etat de cœur naissant, Israël. Désormais, la flamme fraternelle judéo-musulmane allait, par petits bouts, s’éteindre. Le Maghreb n’est plus ce havre de paix qu’il était, mais un espace Nationaliste recevant de plein fouet les assauts du Panarabisme de Nasser, la Cause Palestinienne et , de manière globale, succombant aux discours anti-impérialistes, Tiers-mondistes et plus tard aux thèses Islamistes, véhiculées par les frères musulmans.

Aussi, le processus de « déclin » a commencé en Algérie et graduellement au Maroc et en Tunisie par une immigration massive des juifs d’Afrique du Nord vers Israël où un Israélien sur quatre provenait du Maghreb. Ces pays viennent de perdre une importante communauté  économiquement, culturellement et historiquement à l’origine de la singularité de cette portion d’un puzzle artificiellement appelé « le monde arabe ». Les guerres au Proche Orient (1967-1973-1982) et ses dégâts géopolitiques collatéraux portaient cycliquement des coups à la fragile cohabitation judéo-musulmane au Maghreb. Le peu de juifs encore attachés à leur maghrébinité, bien que protégés par les lois, ne pouvaient ne pas subir les effets indirects du conflit. En effet, les trois pays du Maghreb sont à leur tour atteints par l’antisionisme par solidarité avec leurs « frères » Palestiniens. Le traité de Camp David que la Tunisie et le Maroc ont implicitement soutenu a relégué ces deux pays au rang de traîtres à la « cause arabe » au même titre que le pays signataire : l’Egypte. Le Maroc a particulièrement souffert du « chantage arabe » et a continué à résister à toutes dérives anti-Israël. Le Royaume demeure, par ailleurs, le seul pays arabo-musulman qui abrite sur son sol plus de quinze  synagogues, dont  sept en activité. Dans les centres urbains de Casablanca, de Meknès, de Séfrou et d’Essaouira… se trouvent les mausolées de Rabbins ; des saints juifs marocains. 

Faut-il aussi rappeler que les Juifs marocains sont les seuls juifs arabes à garder leur double nationalité (marocaine - israélienne) du fait ancestral et irréversible de leur allégeance aux monarques chérifiens. 

D’autres exemples peuvent illustrer l’ancrage du judaïsme au Maghreb et au Maroc en particulier. L’art culinaire, la musique Andalouse, la haute couture marocaine…autant de repères balisant les chemins de l’histoire et qui témoignent de l’incompatibilité de l’Islam avec ce fléau qui est l’antisémitisme. En définitive, nous sommes un certain nombre « d’intellectuels » français, issus de l’immigration ou pas, à penser que les principales victimes du conflit Israélo-palestinien (en dehors des protagonistes eux-mêmes) sont les Juifs séfarades et les maghrébins.

Par cette approche rétrospective historique, nous avons essayé de replacer chaque terme dans son contexte. Cette réflexion se veut aussi pédagogique pour certains jeunes des banlieues qui se laissent instrumentaliser par des prédicateurs de haine et par des chaînes satellites (Al Jazzera- Al Mannar) qui font l’apologie d’un antisionisme ambigu : assimilable à l’antisémitisme  ou perceptible comme tel par une frange de la jeunesse de plus en plus radicale.

Nous nous opposerons à toutes formes de racisme ou d’antisémitisme en France ou ailleurs qui visent nos compatriotes de confession juive, mais nous dénonçons, avec autant d’énergie, les raccourcis de certains médias et intellectuels qui veulent à tout prix fusionner et amalgamer « l’antisionisme » , qui est un combat idéologique et pan-arabique contre l’occupation  de la Palestine par Israël au mépris des résolutions internationales, et l’antisémitisme qui constitue, au demeurant, une composante structurellement ancrée à l’histoire de l’Europe conservatrice et catholique. Nous refusons de subir la guerre par communautés interposées, comme nous la refusons tout court. L’antisionisme disparaîtra du champ sémantique et politique « arabe » le jour où la vraie paix(Salam-Shalom) triomphera au Proche Orient. Nous récusons aussi le procès implicite fait aux musulmans et à l’Islam quant à ses liens avec l’antisémitisme en France.

Dr. Youssef CHIHEB

Université Paris XIII-Sorbonne

 

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