Le CCME et l’IMA ont rendu, le 6 juin 2026 à Paris, un hommage exceptionnel à l’écrivain marocain Driss Chraïbi. Écrivains, chercheurs, traducteurs et proches de l’auteur se sont réunis pour célébrer l’œuvre d’une figure fondatrice de la littérature marocaine d’expression française.
A l’occasion du centenaire de la naissance de Driss Chraïbi, né en 1926 à El Jadida et disparu en 2007, le Conseil de la communauté marocaine à l’étranger (CCME) et l’Institut du monde arabe (IMA) ont organisé conjointement une journée d’hommage articulée autour de deux tables-rondes et d’une projection documentaire. Cet événement s’inscrit dans la volonté commune du CCME et de l’IMA de redécouvrir les œuvres essentielles qui ont fondé la modernité littéraire marocaine et d’en transmettre l’héritage aux nouvelles générations.
Auteur de près d’une vingtaine de romans, Driss Chraïbi s’est imposé, dès les années 1950, comme l’une des premières grandes voix à raconter les fractures de l’exil, les tensions identitaires et la condition de l’immigré. Son roman Le Passé simple (1954), vécu comme une rupture avec la figure paternelle et une critique des traditions, et Le Bouc (1955), qui met en lumière la condition des migrants dans la France de l’après-guerre, constituent deux œuvres fondatrices d’une littérature engagée et universelle. Cet auteur critique a longtemps été mal compris, aussi bien dans son pays d’origine qu’en Europe, ce qui rend cet hommage d’autant plus nécessaire et significatif.
Driss El Yazami : une œuvre au cœur de la mémoire collective
Driss El Yazami, Président du CCME, a ouvert la première table-ronde par une intervention qui a donné le ton de la journée. Il a rappelé avec force le caractère visionnaire de l’écrivain, soulignant que, depuis les années 1950, Driss Chraïbi n’a cessé d’interroger les rapports entre tradition et modernité, exil et identité, mémoire et transmission. Certaines de ses œuvres ont ainsi longtemps fait l’objet d’un grand malentendu, avant d’être reconnues pleinement pour leur valeur littéraire et intellectuelle.
Pour Driss El Yazami, la journée du 6 juin 2026 ne constitue pas seulement un événement commémoratif. Elle représente une occasion de revenir sur l’ensemble de la production créative de cet écrivain pionnier, qui a abordé la thématique de la migration dans ses œuvres romanesques bien avant que la question ne devienne un sujet central du débat public en France et en Europe. Chraïbi avait écrit sur l’Algérie et sur les débuts de l’immigration marocaine vers la France et l’Europe : c’était une grande période de bouleversements politiques dans le monde, a-t-il souligné, rappelant que ce contexte historique est indissociable de la compréhension de l’œuvre.
Driss El Yazami a également mis en avant la dimension sociologique et politique de cette œuvre, estimant que l’immigration marocaine en France ne se résume pas à une seule réalité économique. Elle inclut aussi les étudiants, artistes, écrivains et créatifs qui ont contribué à une présence marocaine en lien avec les mouvements nationalistes marocains et maghrébins, notamment à travers l’Association des étudiants musulmans nord-africains (AEMNA). C’est dans ce contexte que Driss Chraïbi, installé en France après ses études, publie Le Passé simple, œuvre marquant une rupture avec la figure paternelle et une critique des traditions, suivie de Le Bouc, qui dénonce la condition des migrants.
La parution d’un coffret de sept romans, initiée par le CCME et publié aux éditions Le Fennec avec une introduction du chercheur Kacem Basfao, incarne concrètement cet engagement institutionnel en faveur de la transmission de l’œuvre. Pour Driss El Yazami, cet événement constitue une occasion de revenir sur l’ensemble de la production créative de cet écrivain pionnier et d’en assurer la diffusion auprès du monde arabe et de la diaspora marocaine
Sheena Chraïbi : la voix de la mémoire intime
Parmi les temps forts de la journée, l’intervention de Sheena Chraibi, épouse de l’écrivain qu’il a rencontré à Paris en 1971, a profondément marqué les participants. Prenant la parole lors de la seconde table-ronde consacrée à l’héritage de Driss Chraïbi pour les générations à venir, elle a apporté un témoignage d’une rare intensité sur l’homme, sur l’artiste et sur leur vie commune.
Sheena Chraibi a retracé sa découverte de l’œuvre de l’auteur alors qu’elle était encore étudiante : « ce fut un choc ». Elle a rappelé qu’avant de lire un extrait du roman La Civilisation, ma mère ! elle ne connaissait pas Chraibi. Cette rencontre avec l’écriture a précédé leur rencontre personnelle, et a constitué pour elle une révélation : « c’est un auteur qui a inventé une langue singulière pour exprimer les émotions. Son ‘je’ est devenu un ‘nous’ ».
Son témoignage a également porté sur la dimension radiophonique de l’œuvre de Chraïbi, souvent méconnue du grand public. Elle a souligné que l’on ne peut pas pleinement comprendre l’écriture de Driss Chraïbi si l’on ignore son travail radiophonique. L’importance des dialogues, de la musique et du rythme dans ses textes en découle largement. Ce travail, conduit notamment pour la radio suisse et la radio française, a profondément infléchi le style de l’écrivain et confère à ses romans une oralité et une musicalité particulières.
Sheena Chraibi a enfin évoqué avec émotion le souhait de l’écrivain de voir son pays réussir grâce à sa jeunesse, à laquelle il confiait l’avenir du Maroc. Elle a confirmé que le documentaire Conversations avec Driss Chraibi d’Ahmed El Maanouni, projet autour duquel tous deux avaient étroitement collaboré, capte avec justesse cette profondeur humaine et cette pensée singulière qui traversent son œuvre
Des voix complémentaires pour un portrait collectif
La richesse de la journée a tenu également à la diversité des voix qui se sont exprimées. Mohamed Hmoudane, poète et traducteur, a rendu compte de la singularité de la langue de Chraïbi et de l’expérience de la traduire : l’auteur a inventé un style qui lui est propre, une position par rapport au père et aux traditions du pays que nul autre n’a su formuler de la sorte. Leila Bahsain, romancière et Prix Méditerranée, a évoqué l’importance de Chraïbi comme précurseur pour les écrivains marocains. Salim Jay, auteur du Dictionnaire des écrivains marocains, a rappelé la place de l’écrivain dans le panorama littéraire francophone. Des lectures bilingues, assurées par Mohamed Hmoudane et Maya Racha, comédienne et auteure, ont ponctué la journée et donné chair aux textes.
La journée s’est conclue par la projection du documentaire Conversations avec Driss Chraïbi (53 minutes, 2007) du réalisateur Ahmed El Maanouni, révélé au Festival de Cannes. Ce film culte, d’une profondeur humaine saisissante, a offert une clôture à la fois intime et lumineuse à cette journée mémorielle.
Cet hommage témoigne de l’engagement durable du CCME à valoriser la mémoire culturelle de la diaspora marocaine et à nourrir le dialogue entre le Maroc et ses communautés établies à l’étranger. Il rappelle que l’œuvre de Driss Chraïbi, cent ans après sa naissance, demeure plus que jamais vivante et nécessaire.
CCME









