Toutes sortes d’enjeux se profitent et s’entremêlent autour des migrations sur notre planète engagée dans une nouvelle mondialisation, enjeux locaux autant qu’internationaux, enjeux géopolitiques autant que de société (dans les pays d’origine, lutte contre la pauvreté, enjeux affectifs et éducatifs, dans les pays d’accueil à espérance de vie prolongée, apports de population active et de compétences), enjeux culturels et symboliques autant que matériels. Si la culture n’est pas le moteur principal de la migration, elle en est, par contre, l’un des vecteurs actifs, non exclusif des autres. Tout au long de l’histoire des hommes, une des fonctions essentielles des migrations n’a-t-elle pas été, au final, d’articuler, de relier entre eux les différents segments culturels et sociaux de l’humanité ?
Notre mise en commun des connaissances et de la réflexion sur les dynamiques migratoires marocaines exprime fortement cette conception ouverte de la culture. Tout en reconnaissant la spécificité et l’apport de chaque culture, et sans verser dans une vision angélique des rapports entre individus et entre sociétés, en dépit aussi de « la face sombre » des réalités migratoires (trafics en tous genres, alimentation ou support de réseaux terroristes), nous affirmons préférer ce qui rapproche et unit les hommes, à ce qui les sépare, les divise, ou a fortiori à ce qui les oppose.
Penser globalement les migrations
Pour le chercheur, constater que les migrations d’aujourd’hui signent les déséquilibres et les contradictions du monde actuel ne suffit pas ou ne suffit plus. Le problème qui se pose à la fois sur le plan de l’analyse scientifique, mais aussi de la réflexion éthique est : comment pouvons-nous construire une réflexion qui prenne en compte l’ensemble des réalités des nouvelles migrations et de mobilité internationale, et pas seulement celle de l’immigration ou de l’émigration, une réflexion qui soit aussi attentive aux aspirations des sociétés de départ, qu’aux inquiétudes tout aussi légitimes des sociétés de transit ou d’accueil ?
Les migrants d’aujourd’hui, qu’ils soient marocains ou de toute autre nationalité, ont parfaitement intégré qu’ils fonctionnent désormais à l’intérieur d’espaces transnationaux de plus en plus étendus, de plus en plus complexes, qui leur offrent donc toutes sortes de possibilités et d’opportunités. Mais globaliser l’interrogation dans l’ensemble du champ migratoire ne veut pas dire la contourner, en instrumentalisant le changement d’échelle pour dévier les aspects problématiques ou délicats de la question, mais c’est essayer de reconnaître, de comprendre les interactions, les interdépendances fonctionnant de part et d’autre dans l’ensemble des espaces humainement concernés par ces mobilités transnationales. C’est se laisser interpeller par la géographie globale de l’interrogation migratoire, au lieu de l’enfermer dans la seule logique, dans la seule perception de l’émigration, de l’immigration et/ou de l’intégration.
Mondialisation, mutations, et transnationalisation des migrations marocaines
Le Maroc de 2003 est indiscutablement à un moment clé, à un tournant ou à un carrefour de son histoire migratoire. La migration marocaine, dont les traditions migratoires vers les autres pays musulmans et africains sont anciennes, a été longtemps tournée vers l’ancienne métropole coloniale dans le cadre de relations de dépendance ( il y a pratiquement un siècle, les premiers migrants marocains partaient travailler en France dans les raffineries de sucre de Nantes et de Marseilles). Elle fut ensuite associée à partir des années 1980 à toute la mutation du système socioéconomique et réglementaire sud-européen, et travaillée en profondeur par deux processus puissants, apparemment contradictoires : la mondialisation et l’ancrage dans la durée.
Les migrations marocaines sont quasi-emblématiques de cette approche des nouvelles mobilités, de la mondialisation des flux et des dynamiques, des aspirations et des frustrations des sociétés où qu’elles soient, au nord ou au sud, et quels que soient leurs vécus et leurs héritage culturels. Il n’est pas dans mon propos de vouloir entrer dans l’analyse de la notion particulièrement complexe e mondialisation, surtout si on l’inscrit dans une vision historique fondée sur le temps long. Je voudrais simplement souligner que dans le passé les migrations humaines, situées par nature au cœur même des échanges de toute vie sociale, ont toujours accompagné les phases d’accélération de la mondialisation, comme en témoigne le caractère remarquablement mondialisé des grandes migrations européennes mais aussi asiatiques vers l’Amérique du nord entre 1850 et 1914. Dans la phase actuelle de la mondialisation dominée par le développement extraordinaire de la circulation et des échanges internationaux des idées, des biens et des services, dans le cadre plus ou moins souple des firmes transnationales, des réseaux techniques ou/et des réseaux sociaux, la migration a pris – me semble-t-il, – un sens, une signification autre. Cette signification est celle que nous trouvons au cœur des dynamiques migratoires actuelles marocaines,– celles d’une réponse à la mise en contact instantanée, au face-à-face immédiat, voire à la confrontation des différentes parties d’un « espace-monde », réel ou supposé tel (un « spectacle-monde » produit et mis en scène comme nous le savons). Se révèle aussi l’appropriation étonnamment rapide, par des les circulants et les migrants, des moyens techniques mis à leur disposition par la mondialisation et leur capacité à projeter et à déployer des réseaux sociaux dans des espaces mondialisés ou en voie de mondialisation : horizons migratoires mondialisés, nouvelles logiques, formes inédites de mobilités et de rapports transnationaux, nouveaux contenus humains et culturels (migration des compétences). Cette prise de conscience favorise chez les migrants l’adoption de nouvelle stratégie de mobilité géographique et sociale de plus en plus complexes, où les logiques liées à l’éducation, à la formation et à l’accomplissement professionnel prennent de plus en plus d’importance, comme les stratégies à large rayon d’action en termes de résidence, d’investissements ou de projets ; de lieux de vie et de retraite. Cette évolution des mobilités internationales, transnationales, porte interrogation, notamment dans le domaine du droit international.
Dans ce contexte, rien d’étonnant que les migrations clandestines signent, de manière récurrente, les contradictions entre ce monde (cet hypermarché mondial) à ouverture obligatoire effectivement de plus en plus interconnecté et circulant, et le renforcement du perfectionnisme dans le domaine migratoire Sud-Nord. Dans ce monde de mobilités, l’assignation à résidence est de plus en plus insupportable pour qui se perçoit aussi citoyen du monde.
Non seulement la migration marocaine évolue dans ses contenus humains, dans ses pratiques spatiales, dans ce qui est « signifié » par les nouveaux comportements de mobilité, mais on constate aussi que la position, « le lieu » du Maroc dans l’espace migratoire mondial ont profondément changé, modifiant de ce fait le rôle, la fonction assignée dans l’espace migratoire sud-européen et mondial. Certes, le Maroc reste soumis aux tendances lourdes de la migration économique, comme le confirment les enquêtes récentes du Netherlands Interdisciplinary Demographic Institute (NIDI, 1999) et les statistiques démographiques de la Division de la Population de l’ONU : de 1960 à 2000, on a enregistré un solde migratoire négatif de 1.834.000 ; après le repli des années 1980-1985, le solde négatif s’accentue au cours de la décennie 1990-2000 et se rapproche de celui des années 1970. Les éléments de connaissance que nous possédons sur l’origine locale des émigrants actuels font penser que la géographie des flux migratoires marocains s’est profondément modifiée, avec une nette prépondérance du Maroc du Nord et des grandes métropoles urbaines.
Mais à ses fonctions migratoires traditionnelles de pays d’origine et de foyer de départ toujours actifs, la mondialisation des flux migratoires sur l’ensemble du continent africain et l’organisation défensive du système migratoire européen dans le cadre de l’espace Schengen assignent au Maroc le double statut de pays transit, en réalité d’impasse pour la plupart des migrants d’origine maghrébine et ouest-africaine, et celui de glacis migratoire, dont la métaphore d’origine militaire ne me semble pas déplacée (les barrages érigés à Ceuta et Melilla évoquent pour moi la version contemporaine du « rivage des Syrtes » !). Un parallèle s’impose ici avec l’autre gardien sud de la Méditerranée, la Turquie, l’autre grand carrefour maritime et continental de la Méditerranée, prise aussi dans l’étau de la double contrainte, entre exigences européennes et pression migratoire mondialisée en provenance d’horizons asiatiques de plus en plus diversifiés.
L’ancrage dans la durée, au demeurant classique dans toute migration, complexifie à son tour le schéma traditionnel, apportant son lot de nouvelles questions traversant, interrogeant sans fin la nouvelle société des Marocains à l’étranger mais aussi la société d’origine. L’évolution depuis les années 1970 est considérable. Avec le développement rapide de nouvelles générations élevées en Europe, l’acquisition croissante d’une nationalité européenne, cette immigration, initialement ouvrière et masculine, à fort taux de rotation entre les deux rives, s’est muée en présence permanente, en nouvelle composante de la société européenne. Les processus d’intégration s’accélèrent, sous des formes diversifiées à l’intérieur des différents pays d’accueil (France, Belgique, Pays-Bas). Et même si une certaine mobilité, un certain nomadisme risquent de perdurer vers les nouveaux pays de fixation de l’Europe du Sud, il est clair que la sédentarisation est irréversible pour la grande majorité de ceux qui se sont fixés sur la rive nord de la Méditerranée.
Mais leur nouvelle appartenance sociospatiale ne signifie pas du tout coupure ou rupture par rapport à leur société d’origine. Double nationalité, établissement d’entreprises et de réseaux de toutes sortes entre leur pays d’Europe et le Maroc, circulation migratoire incessante entre les deux espaces : les Marocains d’Europe sont des experts de la double appartenance, juridique, spatiale et culturelle, des « passeurs » fort efficaces de la relation entre la rive nord franco-européenne et la rive sud du monde méditerranéo-atlantique, avec la même efficacité que celle déployée par les Turcs entre l’Europe continentale et l’Asie occidentale.
La culture de l’émigration mais aussi de la migration, que les Marocains ont acquise depuis près d’un siècle maintenant, leur savoir-migrer et circuler, leur capacité à déployer leurs réseaux à longue distance dans l’espace (désormais présents outre-atlantique, au Québec et sur la côte est des États-Unis), le sentiment d’appartenance et le lien à la société d’origine qui évolue en perdurant, –d’une appartenance exclusive initiale vers des appartenances multiples–posent, pour le moins, la question de l’émergence d’une nouvelle diaspora. Sans entrer là encore dans le débat sémantique autant qu’idéologique de la définition, de la genèse, de l’évolution toujours discutée de de concept en expansion, dont on perçoit bien la pertinence opératoire dans le contexte de la mondialisation, il est clair que la migration marocaine a engendré une construction identitaire stable dans la double dimension de la durée et de l’espace, un véritable système relationnel et circulatoire (retours annuels et visites familiales réguliers, envois de fonds – 3 milliards d’euros en 2001 –, flux de marchandises), système qui fonctionne de plus en plus en système autonome, et qui constitue, à notre sens, l’un des liens les plus forts, entre le Nord et le Sud de la Méditerranée et au-delà, une plate-forme chaque jour plus ouverte sur le reste du monde.
Conclusion
Entre mémoire vive et mondialisation : pour la création au Maroc d’un musée de la migration et des Marocains à l’étranger
Le rapprochement de ces deux concepts (mémoire vive, mondialisation) peut surprendre : d’un côté un processus engageant le futur et de l’autre un retour plongeant au cœur du passé. Mais une sorte de dialectique interne lie ces deux termes, car plus la mondialisation se développe comme une sorte de machine à uniformiser, plus la nécessité s’affirme, où que se soit dans le monde, de préserver l’identité des sociétés et le caractère vivant de leurs héritages : la migration au Maroc comme dans bien d’autres pays d’origine, fait partie de ces héritages, mais la mémoire des mobilités est comme celles, éphémère, fragile, volatile.
Une véritable culture historique et scientifique s’est constituée autour de la question de la migration marocaine. C’est pourquoi je voudrais faire une suggestion : pourrait-on imaginer, suggérer que cette culture, cette mémoire vive puisse être mise au service de tous au Maroc même, dans le cadre d’un Musée dédié à la Migration et aux Marocains de l’étranger, un lieu qui soit consacré à la mémoire vivante de tout ce mouvement de la société marocaine avec l’extérieur, de ces millions d’hommes et de femmes qui sont partis, mais conservent dans leur cœur un attachement si fort à leurs origines marocaines.
Rares, trop rares sont à travers le monde les lieux de mémoire de la migration. Certes, on connaît la fonction hautement symbolique d’Ellis Island célébrant la mémoire collective des migrants et leur rôle dans la construction de la nation américaine ; par ailleurs, on peut voir dans deux régions du Portugal des moments à la gloire des Portugais fixés aux quatre coins du monde, mais il n’y a pas, à ma connaissance, de lieu qui rappelle et qui explique toute cette richesse symbolique que portent ceux qui, partis, demeurent en lien avec leurs origines. En honorant la mémoire et le présent de toute la migration et des Marocains à l’étranger, le Maroc s’honorerait lui-même en donnant une existence physique, concrète à ce qui est une part de lui-même. Symbolique, car porteur d’une mémoire vive pour tous les Marocains de l’extérieur, ce lieu pourrait aussi avoir une vocation pédagogique pour les nouvelles générations marocaines mais aussi pur ceux qui visitent le Maroc, non seulement intéressés par la beauté de ses paysages ou la richesse de son patrimoine historique ou culturel mais qui souhaitent aussi mieux comprendre ce pays en profondeur.
Gildas Simon
Professeur émérite de géographie, Université de Poitiers





