Présentation de La linguistique historique au carrefour des sciences humaines et sociales. Hommage à Salem Chaker
Le Conseil de la communauté marocaine à l’étranger (CCME) a réuni, vendredi 8 mai 2026 au Salon du livre de Rabat, trois spécialistes pour présenter les actes d’un colloque scientifique tenu en février 2025 à la Bibliothèque nationale du Royaume du Maroc (BNRM) en hommage au linguiste Salem Chaker. Sous la modération d’Abdellah Bounfour, spécialiste des littératures du Maghreb, la linguiste Meftaha Ameur, l’historien et archéologue tunisien Mansour Ghaki et la traductrice Anne-Marie Teeuwissen ont exploré les apports croisés de la linguistique historique aux sciences humaines et sociales, ainsi que les défis spécifiques que pose la documentation de la langue amazighe.

Abdellah Bounfour : Un champ scientifique sans formation au Maroc
Ouvrant la table-ronde, Abdellah Bounfour a situé l’ouvrage dans son contexte : les actes d’un colloque organisé les 18 et 19 février 2025 à la BNRM, autour de Salem Chaker, dont il a regretté l’absence. L’enjeu scientifique central était de faire dialoguer la linguistique historique, qui étudie les langues dans leur diachronie, avec d’autres disciplines des sciences humaines et sociales. Pour illustrer cette fertilité croisée, il a choisi l’exemple de l’histoire médiévale du Maroc, qui sollicite fréquemment la linguistique historique dans le domaine de l’onomastique : étude des noms de tribus, de lieux, de personnes ou de cours d’eau, autant d’archives précieuses pour reconstituer des réalités historiques.
Bounfour a terminé sur un constat préoccupant : au Maroc, il n’existe à ce jour aucune formation universitaire dédiée à la linguistique historique. Face à ce vide, il a encouragé vivement les jeunes chercheurs à s’emparer de ce champ, pour combler un retard académique et répondre aux besoins croissants que les autres sciences humaines expriment à l’égard de cette discipline.


Anne-Marie Teeuwissen : Un combat pour les langues ancré dans les droits
Traductrice et actrice culturelle, Anne-Marie Teeuwissen a précisé le sens de sa présence dans ce panel : rendre compte du rôle joué par son conjoint, Abdelghani Abou El Azm, dans le projet intellectuel dont ce colloque est l’aboutissement. Elle a rappelé que l’ouvrage de Salem Chaker Diachronie berbère : linguistique historique et libyque, publié en 2024, constitue le premier travail de synthèse consacré à la linguistique historique berbère, articulant langue, société, lexique et culture, articulation qui était précisément au cœur de la démarche d’Abou El Azm.
Bien qu’il ne fût pas berbérisant de formation, ses recherches lexicographiques portant sur l’arabe classique, notamment à travers les quatre tomes du dictionnaire Al Ghani Azzahir rédigés sur plus de vingt-cinq ans, Abou El Azm s’est engagé avec conviction pour la langue amazighe. C’est lui qui avait proposé à Ali Azaykou de réaliser un petit dictionnaire pour enfants en berbère, qu’il a lui-même édité. Pour cet homme dont la trajectoire fut animée par le combat pour les droits, la défense de la langue berbère allait de soi. Teeuwissen a également salué les interventions de l’anthropologue Hélène Claudot-Hawad, lors du colloque précité, sur les tifinaghs comme lecture du monde et sur les perspectives touaregs, qui lui ont ouvert, a-t-elle confié, un univers totalement inconnu.


Meftaha Ameur : Reconstruire l’histoire d’une langue sans archives écrites
Spécialiste de linguistique amazighe, Meftaha Ameur a structuré son intervention autour de l’apport de la linguistique historique à la connaissance de l’amazighe. Elle a d’abord posé le cadre : la linguistique historique, aussi appelée diachronique ou comparée, étudie l’évolution des langues à travers le temps, à tous les niveaux de leur structure, en opposition à l’approche synchronique qui analyse une langue à un moment figé, sans considération pour son évolution.
Dans le cas de l’amazighe, la démarche diachronique se heurte à des obstacles sérieux, liés à son statut de langue longtemps restée orale : absence de dictionnaire étymologique, manque d’études systématiques permettant de dater les changements lexicaux, informations fragmentaires sur les états anciens de la langue. Pour pallier ces lacunes, Salem Chaker a développé dans son ouvrage de 2024 le concept de reconstruction interne : en comparant les nombreux dialectes amazighs entre eux, à l’échelle inter-dialectale et intra-dialectale, il devient possible de reconstituer les mécanismes de changement linguistique et d’expliquer la diversité actuelle. Ameur a rappelé la prudence épistémologique de Chaker : dans ce domaine, on ne peut formuler que des hypothèses, à soumettre à la vérification par la confrontation rigoureuse des variétés.


Mansour Ghaki : Du libyque au néo-tifinagh, une écriture entre archéologie et modernité
Directeur de recherches à l’Institut national du patrimoine de Tunisie, Mansour Ghaki a proposé une plongée dans la longue histoire de l’écriture amazighe, plaidant pour une lecture toujours articulée à la géographie et à l’histoire.
Il a commencé par restituer l’étymologie du mot libyque : dans l’Antiquité, les Grecs désignaient sous ce nom l’ensemble du territoire compris entre le Nil et l’Atlantique. Au XIXe siècle, des linguistes ont forgé le terme pour désigner les inscriptions amazighes antiques, sur stèles ou gravées sur roche, en référence à cette aire géographique, avec le suffixe en usage pour les langues antiques, à l’image du punique. Ce terme couvre ainsi un vaste territoire allant de la Tripolitaine jusqu’aux Canaries, englobant la Tunisie, l’Algérie, le Maroc et au-delà.
Sur le mot tifinagh, d’origine touarègue et pratiquement inconnu des Amazighs du Nord jusqu’au XXe siècle, Ghaki a rappelé que son sens exact fait encore débat. Il a ensuite expliqué la logique du néo-tifinagh : le libyque et le tifinagh traditionnel étant tous deux consonantiques, sans notation des voyelles, donc difficiles à lire.
Le néo-tifinagh s’inspire d’un principe antique : la vocalisation. De la même façon que les Grecs, en empruntant l’alphabet phénicien, avaient constaté son caractère purement consonantique et avaient alors sélectionné certaines consonnes pour les transformer en voyelles afin de pouvoir prononcer les mots, le néo-tifinagh a intégré cette logique de vocalisation.
Avec l’IRCAM, on est ainsi passé de 32 signes à une vingtaine, rendant la langue bien plus accessible à l’écrit. Il a conclu en soulignant la dimension unificatrice de cette écriture : patrimoine commun de tous les peuples de la région, elle constitue un lien millénaire qui transcende les frontières nationales.
CCME






