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Le Maroc s’écrit aussi en anglais

Le Conseil de la communauté marocaine à l’étranger (CCME) a réuni, ce mardi 5 mai 2026 au Salon du livre de Rabat, trois auteures de la diaspora pour une rencontre inédite, organisée en partenariat avec l’ambassade d’Australie au Maroc.

Saeida Rouass, Nadia Mahjouri et Mhani Alaoui, installées respectivement à Londres, en Australie et à Casablanca, ont exploré, sous la modération de la journaliste Hanane Harrath, une question qui bouscule les frontières habituelles de la littérature nationale : peut-on raconter le Maroc en anglais ? Leurs réponses dessinent les contours d’une littérature marocaine anglophone encore peu connue dans son propre pays, mais qui cherche aujourd’hui à y prendre sa place.

Écrire pour exister : des vocations forgées entre deux rives

Les trois auteures présentes ont en commun une vocation littéraire née bien avant leur installation dans un pays anglophone. Pour Saeida Rouass, qui vit à Londres, tout commence à l’adolescence : « Quand j’avais 13 ans, ma mère m’a demandé ce que je voulais faire. J’ai dit : écrivaine. Et j’ai commencé à m’y préparer », confie-t-elle. Depuis, elle s’emploie à revisiter en détail les chapitres de sa vie et de son pays, cherchant dans les archives les traces d’un Maroc que la fiction lui permet de reconstituer.

Nadia Mahjouri, installée en Australie, décrit l’écriture comme une nécessité à la fois intime et mémorielle. « Le voyage d’écriture est le voyage de ma vie », dit-elle simplement. À vingt ans, elle commence à écrire pour se libérer, mais aussi pour laisser un héritage moral à ses enfants, « pour qu’ils comprennent comment ils sont devenus australiens avec une mère venue du Maroc ». Écrire, pour elle, c’est aussi rendre sa mère fière.

Mhani Alaoui, anthropologue de formation, ayant vécu aux Etats-Unis, aborde la littérature comme le prolongement naturel d’un regard scientifique sur le monde. Issue d’une famille où l’amour des livres est une transmission, sa mère est elle-même écrivaine, elle a beaucoup lu avant d’écrire. « J’écris car c’est une mémoire pour en savoir plus à propos de nous-mêmes », résume-t-elle.

Le Maroc comme matière première : identité, colonisation et mémoire

Si leurs parcours diffèrent, les trois auteures convergent vers un même territoire littéraire : le Maroc, ses blessures historiques, ses silences et ses femmes. Chez Saeida Rouass, le pays natal est une invitation à l’enquête. Ses romans s’ancrent dans des régions comme Marrakech, Tanger, Chefchaouen, le Rif et plongent dans des époques souvent méconnues du lectorat britannique et écrivent pour libérer et donner la parole aux femmes. Elle apprend à travers sa documentation que la « question du genre était reléguée au second plan dans la société marocaine de l’époque, éclipsée par d’autres urgences », un constat qu’elle a choisi de porter dans sa fiction, pour lui donner enfin la place qui lui revenait. Dans ses écrits, s’est aussi intéressée à la famille, au rôle du père et de la mère, convaincue que « ce qui se passe dans les foyers a beaucoup d’impact sur la vie sociale ».

Pour sa part, Mhani Alaoui mobilise son bagage d’anthropologue pour explorer les traces de la colonisation et des injustices sociales enfouies. Elle a notamment abordé la question de l’esclavage au Maroc, sujet délicat qu’elle traite avec distance analytique : « J’ai parlé de l’esclavage au Maroc sans émotions. J’ai essayé de réaliser cette justice qui est absente et de défendre ceux qui ont du mal à le faire, en essayant d’abord de démontrer que ce phénomène est lié à la culture et pas à la religion ».

Nadia Mahjouri, elle, oscille entre mémoire personnelle et invention romanesque. Son récit met en scène des personnages nourris de souvenirs partiels, dans lesquels l’imaginaire vient combler les lacunes du réel : « C’est une mémoire à moitié et fiction à moitié, car je connaissais un peu l’histoire mais pas les détails. Dans mon imagination, l’histoire s’est déclenchée d’elle-même ». L’histoire de ses personnages est devenue, dit-elle, très politique, portant notamment la question des attentats, tandis que d’autres figures jouent un rôle plus fonctionnel, à mi-chemin entre elle-même et la fiction.

Écrire au féminin : un engagement ancré dans la diaspora

La question du genre traverse l’ensemble des œuvres présentées. Mhani Alaoui revendique un engagement féministe qui refuse l’opposition binaire : « J’ai beaucoup de personnages féminins dans mes histoires car je suis engagée à montrer qu’elles sont importantes même dans un environnement patriarcal. Ce n’est pas l’homme contre la femme, c’est une question d’équilibre ».

Saeida Rouass, de son côté, évoque la difficulté de se faire publier en tant que femme issue d’une minorité dans le monde anglophone, mais y voit une responsabilité morale : « Il y a beaucoup de groupes marginalisés, des minorités qui souffrent, j’ai décidé de porter leurs voix ». Elle insiste cependant sur la nécessité de partir de soi avant de raconter l’autre, estimant qu’il fallait « d’abord faire un travail sur moi-même, mon histoire ».

Nadia Mahjouri prolonge cette démarche au-delà de l’écrit en créant un podcast intitulé « Maternité », une initiative que partage également Mhani Alaoui. Une manière d’élargir les espaces de partage et de tisser une communauté autour des récits de femmes.

Publier en anglais au Maroc : la double barrière linguistique et culturelle

La rencontre a mis en lumière les obstacles propres à cette littérature. Contrairement à leurs homologues francophones, les auteures anglophones de la diaspora marocaine peinent à trouver un lectorat naturel dans leur pays d’origine. Mhani Alaoui l’explique avec lucidité : « Nous étions colonisés par la France, donc c’est plus facile pour la littérature de langue française de revenir chez soi. En anglais, c’est plus difficile au vu de la barrière de la langue, mais aussi de la barrière culturelle, car la culture anglophone ne nous est pas commune au Maroc ».

Saeida Rouass fait le même constat du côté britannique : « La littérature marocaine en Grande-Bretagne est exotique et rare. Ils sont habitués à la littérature européenne, ils n’ont pas l’habitude de nos problématiques ». Ses livres, désormais traduits en arabe, lui ouvrent pourtant un lectorat plus large dans son pays d’origine. Elle affirme vouloir « montrer que le Maroc n’est pas juste une zone géographique, mais toute une culture qu’on veut partager ».

Nadia Mahjouri, de son côté, a dû batailler pour se faire une place dans un paysage éditorial australien peu habitué aux voix marocaines, au sein d’une diaspora où les communautés libanaises et palestiniennes occupent davantage de terrain. « Il faut donc pousser pour créer de l’espace pour nous », dit-elle, se félicitant d’avoir été finalement publiée par une maison d’édition de premier plan, ce qui lui a permis d’atteindre, dit-elle, « plus de personnes et donc plus d’esprits ».

Retour au pays : l’émotion d’être lue au Maroc

Pour Nadia Mahjouri, la présence au Salon du livre de Rabat revêt une dimension profondément symbolique. Celle qui n’avait jamais imaginé être lue dans son pays natal mesure le chemin parcouru : « C’est une grande surprise pour moi d’être invitée ici. Je n’ai jamais imaginé être lue au Maroc. C’est un rêve pour moi de revenir dans mon pays et d’y trouver un public ».

Une émotion partagée par les trois auteures, dont les œuvres cheminent désormais vers le Maroc par le biais des traductions et des festivals. La féminisation de la production littéraire marocaine, portée en partie par la diaspora anglophone, s’affirme comme un phénomène inédit et prometteur. Nadia Mahjouri en est convaincue : « Chaque voix qui naît au sein du paysage littéraire apporte quelque chose de nouveau, car chaque personne qui décide d’écrire a une perspective unique ». Un chemin que ces trois auteures ont, ce soir à Rabat, contribué à tracer un peu plus loin.

Au terme de cette rencontre, une certitude s’impose : la littérature marocaine anglophone n’est plus une curiosité isolée, mais une réalité en train de s’écrire, roman après roman, d’un continent à l’autre. Saeida Rouass, Nadia Mahjouri et Mhani Alaoui en sont les pionnières, et elles n’ont, visiblement, pas fini de raconter.

CCME