Le Conseil de la communauté marocaine à l’étranger (CCME) a organisé, mardi 5 mai 2026 en marge du Salon international de l’édition et du livre (SIEL), une rencontre qui a débattu du thème « écriture du deuil », en présence de l’écrivain et metteur en scène franco-marocain Mohamed Khatib et du professeur de littérature à l’Université d’Aix-Marseille, Mustapha El Miri.
L’entretien a présenté l’écriture du deuil comme un processus thérapeutique puissant, permettant de transformer la douleur en mots tangibles, d’exprimer le chagrin, d’évoquer les souvenirs et d’ordonner le chaos intérieur. Le chercheur El Miri a conduit un dialogue approfondi avec Mohamed Khatib, l’interrogeant sur la thématique du deuil dans son œuvre, notamment à travers le documentaire Renault 12, consacré à la mort de sa mère et au voyage qu’il a accompli au Maroc après sa disparition, et auquel Khatib a répondu en livrant une réflexion personnelle et détaillée.

Écrire sur le deuil, un intérêt général
Mohamed Khatib a confié que la mort de sa mère a constitué un traumatisme profond qui a bouleversé sa vie et transformé son rapport au temps, une réalité qu’il a saisie progressivement et qu’il tente d’exprimer à travers ses films documentaires. Il a décrit comment il a d’abord refusé d’accepter la mort de sa mère, un refus si profond qu’il se manifestait jusque dans les mots : même les conversations avec ses frères sur la maladie de leur mère évitaient soigneusement tout terme qui aurait pu évoquer la mort
Khatib raconte que c’est en découvrant, au domicile familial, une lettre d’une banque adressée à son père qu’il s’est confronté pour la première fois à la mort comme à une réalité concrète. Cette lettre révélait que son père versait des cotisations à une assurance dont l’objet était de garantir le rapatriement des corps de toute la famille au Maroc après le décès. Une disposition qu’il dit ne pas approuver personnellement, mais qu’il comprend et accepte comme une évidence pour son père et pour toute sa génération de migrants, pour qui le retour au pays, même après la mort, allait de soi
Il a finalement choisi d’écrire pour ressusciter l’histoire de sa mère et partager ce souvenir à la fois intime et universel, estimant qu’il s’agit là d’un acte d’utilité publique, car le deuil accompagne chacun tout au long de sa vie ; ce qui varie, c’est uniquement la manière de le traverser et de passer du refus à l’acceptation..


La mère comme trait d’union
Après la disparition de sa mère, Khatib a réalisé qu’elle était le lien fédérateur entre tous les membres de la famille, aussi bien dans le foyer qu’au sein de la famille élargie restée au Maroc. Le voyage qu’il a effectué pour le rapatriement de sa dépouille lui a révélé une facette de sa personnalité qu’il n’avait jamais perçue au quotidien : une femme profondément marquée par le travail, la migration et l’humanité, et considérée comme une véritable héroïne par les siens au pays. Fort de cette découverte, il a décidé de consacrer une part de son œuvre à honorer sa mémoire et, à travers elle, celle de toutes les mères migrantes établies en France. Son ambition est de mettre en lumière leurs histoires pour qu’elles intègrent pleinement le paysage artistique et culturel français, considérant l’écriture comme un outil de réconciliation à la fois intime et sociale pour l’ensemble des communautés migrantes.


Des voitures qui racontent les histoires de l’émigration
Sur ce que l’art peut réparer pour une génération de migrantes restées dans l’ombre, Khatib affirme qu’il existe de petites formes de réparation affective et psychologique, et que le simple fait de faire exister cette catégorie dans une œuvre littéraire ou artistique constitue déjà en soi une forme de réconciliation. Ces femmes recouvrent ainsi une part de leur dignité en sortant de l’invisibilité : leurs histoires deviennent connues non plus seulement comme celles de travailleuses migrantes, mais aussi comme celles de personnalités à part entière dans la vie culturelle du pays d’accueil.
Il illustre cette réflexion par l’exposition qu’il avait présentée au Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée « Mucem » de Marseille, réunissant une collection de vieilles voitures témoins de l’histoire migratoire méditerranéenne. Son choix d’exposer des Renault répondait au désir de faire entrer cette génération dans un espace muséal qu’elle n’avait peut-être jamais fréquenté. Réhabiliter ces voitures épiques pour une génération de migrants, symboles de la robustesse de l’industrie française, c’était en faire des objets qui racontent les familles migrantes, et avec elles les femmes qui, sans pouvoir conduire, assumaient la responsabilité d’organiser dans les moindres détails ces voyages vers l’autre rive de la Méditerranée.

La place centrale de la mère dans son parcours professionnel
Khatib attribue à sa mère un soutien d’abord communicationnel : ayant grandi dans une famille où le père parlait peu, tout le dialogue entre les générations passait exclusivement par elle. Son amour inconditionnel lui a transmis une confiance en lui dont il avait profondément besoin et qui s’est révélée décisive dans la réussite qu’il a atteinte aujourd’hui.
Il confie conserver encore de nombreux mots porteurs de la sagesse maternelle et s’interroger parfois sur la manière de transmettre cet héritage à ses enfants. L’un des objectifs de ses documentaires est précisément de permettre à sa fille de connaître sa grand-mère, et depuis la mort de sa mère, il veille davantage à emmener sa fille au Maroc pour qu’elle découvre ses racines.
« La mort de ma mère est ce qui a ravivé ce retour à la terre », confie Mohamed Khatib en guise de conclusion. Une phrase qui résume à elle seule le paradoxe au cœur de son œuvre : c’est la perte qui renoue les liens, c’est le deuil qui rouvre les chemins, et c’est l’absence qui, finalement, ramène à l’essentiel.
CCME






