Le Conseil de la communauté marocaine à l’étranger (CCME) a organisé, jeudi 7 mai 2026, en marge du Salon du livre de Rabat, une rencontre littéraire consacrée à l’œuvre de Mohamed Leftah. Autour de la modération de Maati Kabbal, trois voix se sont réunies pour rendre hommage à cet auteur singulier : sa fille Nezha Leftah, l’écrivain et critique Salim Jay, et le professeur universitaire Khalid Zekri.
Informaticien de formation reconverti en journaliste littéraire avant de se consacrer entièrement à l’écriture, Mohamed Leftah est souvent décrit comme un auteur de l’ombre, largement méconnu de son vivant, redécouvert après sa disparition en 2008 au Caire. Son œuvre, qualifiée d’« écriture de la marge », est traversée par une exigence poétique qui transcende les convenances morales. Maati Kabbal a rappelé en ouverture la fécondité remarquable des dernières années de l’écrivain : en 2006 seulement, Leftah publie trois romans et un recueil de nouvelles, avant de faire paraître en 2007 L’Enfant du marbre, un texte que le modérateur a qualifié de « flamboyant ». « En l’espace de deux ans, il a jeté les bases d’une œuvre ouverte », a-t-il souligné.

Nezha Leftah : « Publier ses livres, c’est le faire vivre »
C’est avec une émotion retenue que Nezha Leftah, fille unique de l’écrivain, a pris la parole pour évoquer la mémoire de son père. Elle a d’abord rendu hommage à ceux qui ont contribué à faire connaître son œuvre, le CCME, les maisons d’édition, les journalistes et les intellectuels, affirmant que « la publication des livres est le seul moyen de garder quelqu’un éternellement présent ».
Elle a retracé le parcours singulier d’un homme né dans un entre-deux culturel, d’une mère originaire de Fès et d’un père issu du Souss, qui malgré une formation en ingénierie, a choisi de donner voix aux figures de la marge. « Pour moi, c’était quelqu’un de clair, qui savait écouter l’autre, et qui était très attentif, à lui-même comme aux autres », a-t-elle confié.

Nezha Leftah a également rendu hommage à ceux qui ont accompagné l’œuvre de son père : l’écrivain Edmond Amran El Maleh, son professeur de philosophie en terminale, qui l’a aidé à publier son premier roman, ainsi que Salim Jay et les maisons d’édition marocaines qui ont contribué à diffuser ses écrits.
Elle a lu plusieurs extraits, dont des passages du tout récent Florilège pour Hannah, publié aux éditions virgule, un recueil poétique que Leftah avait composé pour l’anniversaire de sa petite-fille Hannah, née à Paris, rassemblant les poèmes écrits lors de son séjour dans la capitale française et réunis à son retour au Caire. « C’est un texte qui se lit d’une traite, une chute infinie, et qui résume à lui seul la pensée et l’univers de mon père », a déclaré Nezha, soulignant qu’il avait été, entre Paris, le Maroc et Le Caire, « un écrivain du monde, un passeur de frontières ».


Salim Jay : « Le plus sincère des écrivains marocains de langue française »
L’écrivain et critique Salim Jay, qui entretient avec l’œuvre de Leftah une relation de longue date, a rappelé qu’en préparant son Dictionnaire des écrivains marocains en 2004, Leftah figurait parmi ses deux seuls alliés pour défendre Les Demoiselles de Numidie. « Leftah est particulier », a-t-il affirmé. « C’est peut-être le plus sincère des écrivains marocains de langue française, une sincérité explosive, doublée d’une grâce certaine. »
Pour Salim Jay, c’est précisément ce mélange de sincérité et de radicalité dans l’invention qui fait de L’Enfant du marbre « un livre inégalable et inégalé ». « Sa lecture est d’un enchantement unique, car il ose tout : du chagrin le plus intense à la transgression la plus délirante, jusqu’à inventer une fable énigmatique dont il nous dévoile tous les tours ».
Refusant de se placer en analyste, Salim Jay a préféré lire à voix haute des passages de l’œuvre, estimant que la prose de Leftah se commentait elle-même mieux que n’importe quel discours critique.


Khalid Zekri : « Il insuffle l’humain dans la pensée »
Professeur de littérature à l’Université de Meknès, Khalid Zekri a apporté à la rencontre un regard à la fois universitaire et intime, ayant côtoyé Leftah dans des débats et lui ayant consacré plusieurs écrits. Il a brossé le portrait d’un homme d’une grande complexité intérieure, doublée d’une puissance créatrice et d’une vigilance littéraire rare.
« C’est un érudit », a-t-il insisté. « Quand il raconte des histoires, il part toujours d’un nom ou d’une lecture, et de là déploie tout un univers ». Khalid Zekri a également mis en lumière la dimension éthique, ou plutôt anti-moralisatrice, de l’œuvre : « Il nous apprend que la morale n’a rien à faire dans la littérature ; en revanche, celle-ci peut être vécue comme une expérience humaine. »

Ce qui frappe le lecteur, selon lui, c’est cette capacité à parler des zones d’ombre de l’existence sans jamais alourdir le propos : « En le lisant, on oublie qu’il nous parle de choses glauques, tant on est transporté par la langue et les métaphores ». Ce qui intéressait Leftah, a-t-il conclu, c’était l’être humain dans toutes ses contradictions, son côté lumineux comme sombre : « La consistance intellectuelle mêlée à la beauté littéraire, voilà ce qui définit Leftah. »
Cette rencontre aura rappelé avec force que l’œuvre de Mohamed Leftah, par sa singularité et sa profondeur, constitue une contribution essentielle à la littérature marocaine d’expression française, et que sa diffusion demeure un devoir de mémoire collectif.
CCME






