Le Conseil de la Communauté Marocaine à l’Étranger (CCME) a organisé ce dimanche 3 mai à Rabat la présentation de Mémoires d’une vie. Histoires de pionniers de l’immigration marocaine en France, un ouvrage collectif porté conjointement avec l’Ambassade du Maroc en France et le CCME. Sous la modération de la journaliste Hanane Harrath, les quatre autrices, Soundouss Chraïbi, Hajar Azell, Samira El Ayachi et Rim Battal sont revenues sur cette plongée dans des destins longtemps restés dans l’ombre.
Un livre né d’une urgence mémorielle
Tout a commencé début juillet, lorsque l’Ambassade du Maroc en France a rendu hommage aux tout premiers Marocains arrivés en France au début des années 1950. Une génération de pionniers qui s’en va, doucement mais inexorablement. Ils ont aujourd’hui 80, 90, parfois 97 ans, c’est l’âge du doyen de ceux qui ont accepté de témoigner. Ils ont traversé des décennies de labeur, de silence et de dignité, et avec eux disparaît une mémoire que personne d’autre ne pourra jamais restituer. C’est cette conscience aiguë de la perte qui est à l’origine du projet : mettre en valeur les ponts culturels qu’ils ont construits entre le Maroc et la France, avant qu’il ne soit trop tard.
Le projet, fruit d’une collaboration étroite avec le CCME, a mobilisé quatre autrices aux plumes et aux sensibilités différentes. Elles ont sillonné la France dans les quatre coins du pays pour recueillir des témoignages. « Les listes ont été communiquées par les consulats, on a fait l’identification des familles, on leur a expliqué le projet. On a créé un lien au cas par cas », précise Soundouss Chraïbi sur la méthodologie employée.

Des histoires singulières qui ne se ressemblent pas
Si les parcours migratoires partagent une même trame — le départ, l’usine, l’exil intérieur — chaque récit révèle une trajectoire qui n’appartient qu’à elle seule. Soundouss Chraïbi le confie avec une surprise encore intacte : « Dès qu’on a commencé à recevoir les histoires, elles étaient très singulières et ne se ressemblaient pas. Leurs façons de se raconter étaient très différentes. » Ce qui devait être un recueil de témoignages similaires s’est révélé être une mosaïque de vies inattendues.
Hajar Azell se souvient ainsi d’une rencontre inattendue avec l’histoire politique : « Je me rappelle ce bidonville de Nanterre où se cachait le FLN ». D’autres figures sont plus intimes, presque romanesques. « Il y en avait un qui allait sur un ring après ses journées à l’usine et qui était syndicaliste », raconte-t-elle. Samira El Ayachi, elle, a découvert des confidences que les familles elles-mêmes ignoraient : « Il y a ceux qui nous ont raconté des choses qu’ils n’ont pas racontées à leurs enfants. »Des vies entières, denses et secrètes, que ce livre exhume pour la première fois.
Pour Hajar Azell, cette plongée dans les mémoires a eu quelque chose de profondément personnel : « Ce projet m’a bouleversée. C’était touchant d’avoir cet honneur de raconter ces vies si fragiles. J’ai aussi eu l’impression de parler à mes grands-parents qui sont tous décédés. » Elle retient notamment « leur pudeur », et se pose la question littéraire de savoir « comment écrire à travers leurs silences aussi ».




Le Maroc, toujours présent
À des milliers de kilomètres de leurs régions d’origine, ces hommes et ces femmes n’ont jamais vraiment quitté le Maroc. Soundouss Chraïbi le dit avec force : « Cette génération avait un lien indescriptible et très intense avec le Maroc. » Un lien qui se loge dans les gestes les plus quotidiens — le poste de radio allumé pour ne rater aucun match de l’équipe nationale, les larmes versées à la mort de Hassan II, comme si le deuil d’un roi était aussi celui d’une partie d’eux-mêmes.
Pour certains, ce lien porte aussi la marque de l’histoire. Avant même de poser leurs valises en France, plusieurs d’entre eux s’étaient battus pour l’indépendance du Maroc. SoundoussChraïbi souligne qu’ils « ont gardé en eux cette fierté intacte », une fierté que ni les années d’usine, ni l’exil, ni le temps n’ont réussi à entamer.
Rim Battal, elle, a retrouvé le Maroc là où on l’attendait forcément, dans les intérieurs : « Le Maroc est présent dans la façon de meubler leurs intérieurs, leur façon de recevoir avec le thé et les gâteaux marocains ». Plusieurs personnes interviewées avaient naturellement « contribué à construire des écoles et des mosquées dans leurs régions natales au Maroc », maintenant un cordon ombilical indéfectible avec leur terre d’origine.

Les femmes : grandes oubliées ou gardiennes silencieuses ?
La question des femmes est au cœur des tensions que traversent les autrices. Puisque la consigne initiale était de rencontrer les tout premiers immigrés des années 1950, « ils étaient forcément des hommes », reconnaît Soundouss Chraïbi. Mais derrière chaque homme interviewé, une femme veillait. Rim Battal l’a observé avec acuité : « Il y avait toujours les épouses à côté des hommes que j’ai interviewés, qui étaient là en gardiennes de mémoire, elles retenaient les dates, les papiers. »
Samira El Ayachi, romancière et autrice, porte la frustration la plus vive sur ce point : « Très vite je comprends que j’ai affaire à des hommes et que les grandes oubliées, c’est les femmes. Elles ont joué un rôle très politique. Je reste frustrée car on n’a pas vraiment eu accès à des histoires de femmes ». Elle a néanmoins « rencontré des femmes pionnières de la liberté et de l’émancipation », parmi lesquelles une certaine Naïma, devenue poétesse et confie que cette rencontre a été « un beau cadeau pour ma propre reconstruction ».

Écrire l’autre, se retrouver soi
Pour toutes les autrices, cette aventure collective a débordé largement le cadre de la commande littéraire pour devenir une expérience intime. Samira El Ayachi, née en France de parents immigrés, raconte : « Ces scènes m’étaient familières. Très vite je me suis dit que j’allais embarquer le lecteur avec moi. À un moment donné, ça m’a renvoyé à des choses de ma propre histoire. »
Rim Battal confesse de son côté avoir été traversée par « le syndrome de l’imposteur », avant de découvrir que « ceux et celles qui estimaient que leurs vécus n’avaient pas assez de valeur pour figurer dans un livre ont fini par découvrir que leurs histoires étaient fabuleuses ».
Hajar Azell, elle, résume avec émotion ce que le livre offre en creux : « Il y a plusieurs leçons de vie. On découvre aussi le Maroc à travers eux, les fruits de leurs villages, les routes ».
Mémoires d’une vie n’est pas un livre de nostalgie. C’est un acte de résistance contre l’oubli, porté par quatre femmes qui ont compris, le temps d’une interview, que ces vies-là méritaient d’être lues. Et que le temps, lui, n’attendrait pas.
CCME







