Le Conseil de la communauté marocaine à l’étranger a organisé, samedi 9 mai au Salon du livre de Rabat, un entretien avec l’islamologue et écrivain Rachid Benzine, qui s’est livré sur son activité littéraire et les convictions intellectuelles qui la fondent.
C’est Hassan Fnine, professeur de management d’entreprise et ami de longue date de Rachid Benzine, qui a assuré la modération de cet entretien. Fort d’une complicité personnelle nouée depuis des décennies, il a introduit l’homme et l’œuvre en soulignant la capacité de l’islamologue à « transformer une matière érudite, souvent aride, en une émotion universelle », sans sacrifier « la profondeur intellectuelle à l’autel de l’émotion ».


L’être humain, animal de récit avant tout
D’emblée, Rachid Benzine a posé le cadre philosophique de sa démarche. Pour lui, le passage de l’essai académique au roman n’est pas une rupture mais une continuité : « L’être humain est d’abord un être de langage, un être interprétatif ». Islamologue de formation, habitué à décortiquer les textes religieux comme des récits structurants, il applique la même grille de lecture à la fiction. « Nous sommes les histoires auxquelles nous adhérons », a-t-il affirmé, résumant ainsi sa conviction profonde que le récit précède et détermine l’action humaine.



Le tournant du 13 novembre 2015
C’est un événement précis qui a accéléré sa conversion littéraire. Alors qu’il travaillait sur des détenus djihadistes en France et en Belgique, des individus « poussés par la force du récit à rejoindre Daech », les attentats du Bataclan ont agi comme un révélateur brutal. Face à la tragédie, l’analyse rigoureuse des sciences sociales semblait soudain inaudible. Benzine en tire un constat : « On a toujours cru que l’être humain était rationnel, que plus de raison apporterait plus de lumière. Mais on oublie quelque chose de fondamental : il est d’abord un être narratif et émotionnel ». Le doute lui-même, vertu salutaire selon Aristote, est devenu, observe-t-il, une forme de fermeture dans le débat contemporain.

La puissance de la fiction là où l’essai bute
Face à ce constat, Benzine a choisi la littérature comme outil d’intervention. « La fiction est une rhétorique du sensible au service du sens, mais pas forcément au service de la vérité », dit-il. Elle offre ce que l’essai ne peut garantir : la possibilité pour le lecteur de suspendre ses références, de s’identifier à un autre, d’être bouleversé. Dans son livre Dans les yeux du ciel (2020), il explore le Printemps arabe à travers le regard de Nour, une prostituée, pour poser une question politique brûlante : « Est-ce que toutes les révolutions mènent à la liberté ? ». La marge, chez Benzine, devient ainsi le meilleur observatoire du centre : « C’est toujours à partir de la marge que l’on définit la norme », Moïse, Jésus, figures bibliques elles-mêmes marginales, en sont pour lui l’illustration.


Le silence, l’invisibilité et la transmission
Plusieurs de ses romans explorent les angles morts de la vie sociale. Dans Lettres à Nour (2018), il interroge la transmission et la rupture, mais aussi l’intimité, convaincu que « plus on creuse dans la singularité et dans l’intimité, plus ça devient politique ».
Dans Ainsi parlait ma mère (2020), il s’attaque au silence des pères et au concept d’invisibilité : « C’est parce que les gens deviennent invisibles qu’ils deviennent silencieux ». Il étend cette réflexion à l’expérience des minorités visibles en France : « Quand on arrive en société et qu’on est noir ou arabe, on est déjà saturé, on est parlé avant de parler soi-même ». La marge, chez Benzine, devient ainsi le meilleur observatoire du centre : « C’est toujours à partir de la marge que l’on définit la norme ». Moïse, Jésus et autres figures religieuses elles-mêmes marginales, en sont pour lui l’illustration.
Le visage humain menacé à l’ère numérique
Rachid Benzine a conclu sur une inquiétude de fond, nourrie par son dernier ouvrage, L’homme qui lisait des livres (2025) : la disparition progressive du visage humain dans nos sociétés hyperconnectées. « Il n’y a pas de dialogue possible sur les réseaux sociaux », a-t-il tranché. Ce qui lui manque sur ces plateformes, c’est précisément ce que la littérature préserve : la présence de l’autre, le corps, le visage. Une absence qu’il lit aussi dans les conflits contemporains : « à Gaza ou en Iran, il y a des drones, des fusils et de moins en moins de visages », ce qui constitue, selon lui, « le grand danger » de notre époque.






