Le Conseil de la communauté marocaine à l’étranger (CCME) a réuni, dimanche 10 mai 2026 au Salon international de l’édition et du livre de Rabat, trois femmes engagées dans la préservation et la transmission des langues maternelles de la diaspora marocaine : Sara Faqir, ancienne cadre financière reconvertie en éditrice en darija ; Chadia Benabdeljalil, auteure et productrice de contenus pédagogiques en darija établie à Montréal ; et Chafina Bendahman, artiste et productrice de contenus culturels en amazigh tarifit aux Pays-Bas. Sous la modération de Mohamed Sghir Janjar, chercheur en sciences sociales et membre de l’Académie du Royaume du Maroc, la rencontre a mis en lumière des trajectoires personnelles et professionnelles au croisement de l’identité et de la langue.

Mohamed Sghir Janjar : « La langue, c’est la mémoire et l’avenir d’une communauté »
En ouverture, le modérateur a posé le cadre intellectuel du débat avec une précision qui donne toute sa profondeur à l’enjeu. La transmission linguistique, a-t-il affirmé, ne se réduit pas à un simple transfert de grammaire : elle touche à la mémoire collective, à l’identité et à la représentation qu’une communauté se fait de son histoire. Dimension politique également incontournable, la langue a toujours été liée à la construction de l’État-nation moderne, au nationalisme et aux conflits ethniques. Pour le Maroc en particulier, la question est aussi profondément affective, ancrée dans les racines et la mémoire.
Mohamed Sghir Janjar a rappelé que le pluralisme linguistique est une réalité historique au Maghreb, phénicien, latin, français, espagnol y ont tour à tour coexisté, et que la Constitution de 2011 a consacré ce pluralisme en éloignant le Maroc d’une conception strictement ethnique de la nation. C’est dans ce contexte que la transmission de l’arabe, de la darija et de l’amazigh dans l’immigration constitue un enjeu vital, tant pour les enfants de la diaspora que pour leurs parents.

Sara Faqir : La darija, d’une langue stigmatisée à un acte d’amour et de résistance
Ancienne cadre dans la finance reconvertie en éditrice, Sara Faqir a livré un témoignage à la fois intime et politique. Tout part, selon elle, d’une blessure ancienne : la perception négative des langues de l’immigration, à commencer par la darija, stigmatisée pendant des décennies. Elle cite le documentaire Mauvaises langues de Nabil Wakim comme illustration éloquente de ce mépris longtemps intériorisé, qui a conduit à une rupture dans la transmission.
Or une langue, insiste-t-elle, n’est pas un simple outil de communication : elle porte l’identité, la sagesse populaire, « tout ce qui constitue notre marocanité ». Si l’arabe classique est la langue commune du monde arabe, la darija reste la langue maternelle des Marocains, le fil conducteur entre les générations. Sa reconversion vers l’édition en darija est avant tout, dit-elle, « un acte d’amour envers mes enfants et mes parents ». Elle a d’abord pensé aux familles de la diaspora, avant de réaliser que ce besoin existait aussi au Maroc, où la darija, transmise oralement, manque cruellement de supports écrits.


Sur le plan scientifique, elle s’appuie sur les travaux des linguistes pour rappeler qu’apprendre sa langue maternelle de manière structurée dès le plus jeune âge constitue un socle solide pour l’apprentissage de toutes les autres langues, loin d’être un obstacle, le bilinguisme précoce est une richesse. Cette conviction trouve aujourd’hui un écho inattendu dans les usages de la génération Z qui, à travers la musique et la création, « se réapproprie les codes de la darija et lui redonne ses lettres de noblesse ». Sara Faqir y voit un acte de résistance post-coloniale assumé : on est passé, dit-elle, d’une langue longtemps méprisée à une langue qui réaffirme une identité. Dans ce nouveau paysage linguistique, l’anglais et la darija se complètent : l’un ouvre une porte vers le monde extérieur, l’autre vers le monde intérieur.


Chadia Benabdeljalil : Transmettre la darija à Montréal, un défi transformé en mission
Marocaine établie à Montréal depuis l’enfance, Chadia Benabdeljalil a vu la question de la transmission se poser concrètement au moment de fonder une famille avec un conjoint canadien. Désireuse que ses enfants héritent de la darija et de l’arabe, elle s’est tournée vers la technologie avant d’être confrontée à un constat saisissant : le vide quasi total de supports pédagogiques en darija.
Sa réponse a été pragmatique et créative : elle s’est mise à produire elle-même, en commençant par des livres illustrés sur les animaux, les fruits et les légumes, en format papier, pour ne pas exposer les enfants aux écrans. Son parcours illustre une conviction : la transmission ne doit pas être une contrainte mais une progression naturelle, par étapes, en réponse aux besoins.
Elle plaide pour que la darija et l’arabe classique coexistent, chacune à part entière, sans hiérarchie ni opposition. Plus largement, elle témoigne d’un changement de regard : « On est fiers de notre culture, nos valeurs, nos langages, et on nous accepte de plus en plus comme nous sommes : une mosaïque de plusieurs langues et cultures ».


Chafina Bendahman : L’amazigh tarifit, une langue à sauver de l’oubli aux Pays-Bas
Née et élevée aux Pays-Bas, Chafina Bendahman parle le flamand, l’anglais et l’amazigh tarifit. Son témoignage éclaire une réalité moins souvent évoquée : celle de la communauté amazighe au sein de la diaspora marocaine, qui représente, précise-t-elle, 70% des Marocains aux Pays-Bas. Enfant, ses parents l’envoient apprendre l’arabe classique, une langue qu’elle ne comprenait pas, elle qui était amazighe. Cette expérience révèle, dit-elle, la diversité linguistique au sein même de la communauté marocaine.
Productrice de contenus artistiques, elle prépare aujourd’hui un podcast en amazigh tarifit pour répondre à la soif des troisième et quatrième générations de retrouver leurs racines. Elle observe avec espoir que les langues maternelles sont de moins en moins méprisées, y compris dans les médias et les réseaux sociaux néerlandais, où la fierté d’être marocain s’affiche désormais sans complexe, portée notamment par les célébrations autour des matchs de football.
Une fierté que la génération Z assume pleinement. Mais l’urgence reste entière : pour ses propres neveux et nièces, la langue maternelle est déjà le flamand. « On ne leur a pas appris notre langue dès la naissance », regrette-elle, consciente que chaque génération qui passe réduit un peu plus la fenêtre de transmission.
CCME






