lundi 23 novembre 2020 19:54

Entretien avec M.Abdallah Boussouf, secrétaire général du CCME

vendredi, 29 mars 2013

En cinq années d’existence le CCME a axé son travail de recherches sur six groupes déterminés, publié plus de 70 productions scientifiques intimement liées à l’émigration marocaine et son évolution depuis les années 60’. M. Abdallah Boussouf, le secrétaire général du Conseil, estime que le résultat de ces « cinq années est positif » ; car il a, de par son existence, réussi à mettre le doigt sur l'échec des politiques migratoires européennes.

 Par ailleurs M. Boussouf estime que la migration marocaine est une question nationale et non pas politicienne. La philosophie du Conseil consultatif étant claire : « nous sommes en faveur de l’intégration des migrants d’origine marocaine dans leurs pays d’accueil » mais « nous estimons que leur lien avec leur pays d’origine est essentiel ». Un lien qui sera matérialisé pour la cinquième année consécutive au Salon international de l’édition et du livre.

Pour commencer, une question s’impose : cinq ans après sa création, quelle est la logique qui domine les travaux du Conseil de la communauté marocaine à l’étranger ?

Cette logique est intimement liée à ses attributions. Le Conseil est une instance consultative. La recherche, l’analyse qui touchent l’immigration d’origine marocaine dans le monde sont l’essence même de son existence. Ce que le CCME produit est donc le fruit d’une mûre réflexion et ne peut en aucun cas être sujet à des pressions politiques. Pour résumer on peut dire que le CCME est un espace de réflexion et une institution de recherche.

Quelles sont les principales questions qui ont retenu l’attention du Conseil ?

Nous avons découvert que l’immigration est un ensemble de problématiques complexes et imbriquées les unes dans les autres. Il est de ce fait impossible de les traiter séparément car elles sont intimement liées. L’on ne peut, par exemple, traiter la problématique des langues sans aborder celle des religions, de l’intégration, de la femme, le lien avec le pays d’origine…

Il faut donner du temps au temps, ces problématiques méritent une approche approfondie et ne peuvent en aucun cas être résolues par des slogans. Les attentes des Marocains du monde doivent être prises en considération dans les pays d’accueil, où ils exercent leur devoir de citoyen, et dans leur pays d’origine. La globalisation a un impact sur l’immigration et en fait une question internationale.

La plupart des mutations politiques et économiques ne se limitent pas à une catégorie de la population particulière ou à une géographie déterminée : la crise économique a touché toutes les catégories de population dont les Marocains du monde.

Un autre élément a retenu notre attention : le manque de rigueur dans le traitement de la question migratoire. Et plus particulièrement la déconnexion des réalités de la migration marocaine. La connaissance nécessite des études scientifiques et du travail de terrain conformes aux normes académiques. Le travail du CCME durant ces 5 années est allé dans ce sens, car sans connaissance scientifique il est impossible de dresser des politiques publiques.

Quelle est la démarche que le Conseil a adoptée pour traiter les problématiques de l’immigration ? Quels sont les résultats de cette démarche ?

Nous avons axé notre réflexion autour de six groupes de travail : le culte, le genre, la culture, la citoyenneté, les compétences et l’administration. Ce sont des questions liées entre elles.

Avant de créer le Conseil de la communauté marocaine à l’étranger, le Conseil consultatif des Droits de l’Homme (CCDH) a réalisé un ensemble d’entretiens et de débats auprès des Marocains du monde, au Maroc et à l’étranger. Ces débats se sont arrêtés sur les différentes problématiques qui touchent l’immigration marocaine afin de répondre au mieux à ses besoins. Toutes les attentes exprimées appartenaient à un groupe de travail ou à un autre de ceux que l’on avait définis.

Pensez-vous que les réalisations du CCME ont eu un impact positif sur les Marocains du monde ?

Il n’y a pas de doute là-dessus. Le CCME a donné lieu à des débats publics de haut niveau au Maroc et à l’étranger. Les Marocains du monde sont pour la première au cœur des préoccupations nationales. Le Conseil est même arrivé, à travers ses activités, à neutraliser certains stéréotypes sur l’immigration marocaine. On considérait la communauté marocaine à l’étranger comme ouvrière, surtout celle qui a immigré dans les années 60. Mais cette communauté a connu des mutations profondes qui ont donné lieu à l’émergence d’une élite politique, intellectuelle, artistique, aussi bien féminine que masculine.

Les activités du CCME ont permis de faire connaître la diversité et les mutations que l’immigration a connues ainsi qu’à faire valoir les compétences marocaines au Maroc et à l’étranger.

Y a-t-il d’autres aspects positifs de cet impact ?  

Je cite l’exemple de notre première participation au Salon international de l’édition et du livre (SIEL) : des personnalités d’origine marocaine venues des quatre coins du globe et de tous les horizons (culturels, académiques, politiques, associatifs) ont pris la parole dans toutes les langues du monde et ont donné de facto un sens universel au Maroc.

De plus, il est important de savoir qu’au sein du Conseil plusieurs ministères sont impliqués en tant que membres observateurs dans les activités auxquelles participent des politiques, parlementaires et acteurs de la société civile… Toute cette mobilisation a pour but d’intégrer la composante « Marocains du monde » dans les politiques publiques.

Donc, selon vous on peut clairement dire que le bilan du Conseil est positif ?

Je n’ai aucun doute là-dessus. On le sent chez nos partenaires étrangers ; qui nous encouragent et nous félicitent pour un bilan aussi riche en cinq années d’existence seulement. D’ailleurs, même les pays européens, avec l’immense investissement financier et scientifique et les diverses institutions créées depuis plus de trente ans pour la question de l’immigration- on voit la chancelière allemande Angela Merkel en Allemagne, le premier ministre britannique David Cameron en Grande Bretagne, et le Haut Conseil à l’intégration en France- déclarer que le projet d’intégration a échoué dans tous ces pays. Ceci est principalement dû à l’approche sécuritaire et économique adoptées dans le traitement de la question de l’immigration. Nous sommes donc convaincus que cette problématique est beaucoup plus complexe, qu’elle est à dimensions multiples et doit être abordée dans une approche globale.

Quant au Maroc, force est de constater qu’il ne s’intéresse à l’immigration que depuis peu de temps. De mon point de vue, il est important de garder un peu de sérénité vis-à-vis de cette problématique en évitant de la politiser ; la politique n’étant pas au centre des attentes des Marocains du monde et il n’est pas question de subir des tensions à ce sujet. Il faut comprendre qu’il s’agit de l’avenir de près de 4 millions de Marocains et du Maroc tout entier.

Que répondrez-vous à ceux qui vous disent que la mission du Conseil de présenter des avis consultatifs n’a toujours pas été accomplie ?

Comme je l’avais indiqué, l’immigration marocaine est complexe et son traitement nécessite de la connaissance scientifique, sans laquelle il est d’ailleurs impossible d’émettre des avis. Nous avons donc choisi d’approfondir encore plus cette connaissance car ce n’est pas tant la production des avis consultatifs qui nous importe, mais la capacité de ces avis à répondre aux attentes des Marocains du monde.

Ce choix nous vaudra certainement des critiques, mais c’est un choix que nous avons fait en notre âme et conscience. Nous avons décidé de placer la question de l’immigration marocaine au-dessus des intérêts personnels…

Quelles sont selon vous les plus grandes contraintes ?

La première contrainte est que le caractère consultatif n’est pas bien compris. La meilleure illustration est le nombre de critiques adressées au Conseil pour décisions exécutives que le Conseil n’a jamais prises et qu’il ne peut de toute manière pas prendre de par son caractère consultatif.

La seconde contrainte concerne les ressources, faibles pour l’instant, le traitement de la question de l’immigration nécessite des ressources et un investissement financiers immenses, et les pays européens en ont fait l’expérience bien avant nous.

Troisième contrainte, la multiplication des institutions traitant de l’immigration. Le problème n’est pas vraiment le nombre de ces institutions mais leurs approches qui ne sont pas toujours complémentaires.

Peut-on évoquer des contraintes émanant des Marocains du monde eux-mêmes?

Les Marocains du monde veulent avoir des solutions à leurs problèmes dans l’immédiat, ce qui est tout à fait compréhensible, sauf que cela relève des autorités exécutives et non des prérogatives du Conseil. En plus de sa mission consultative, le CCME est également une institution de prospective : il est chargé du suivi et de l'évaluation des politiques publiques du Royaume en vue d’appréhender les mutations de l’immigration.

La principale contrainte est « l’éclatement » de la communauté marocaine à l’étranger : le tissu associatif à l’étranger n’est pas structuré, comparé à ceux des autres communautés comme la turque en Allemagne, aux Pays-Bas et en Belgique. Organiser le tissu associatif des Marocains du monde est un des défis majeurs à relever.

Prenons l’exemple des Marocains des Pays-Bas qui ont vu leurs pensions de retraite baisser considérablement. Si les associations étaient assez bien organisées, elles auraient pu propulser cette question au cœur du débat politique et de la justice hollandaise.

Après la constitutionnalisation du CCME en 2011, quelles seront les priorités du prochain conseil ?

Après cinq ans d’expérience et un cumul scientifique considérable, le CCME devra consolider encore plus sa connaissance de l’immigration marocaine, surtout avec les mutations rapides que cette dernière connait.

Le prochain conseil s’intéressera sûrement plus aux jeunes. On a vu récemment des jeunes Marocains du monde participer à des guerres dans des zones de conflits comme la Libye, la Syrie ou quelques pays de l’Afrique subsaharienne et c’est une sonnette d’alarme qui doit nous réveiller ! Ce genre de comportements peut menacer la sécurité des pays d’accueil et du Maroc et nuit à l’image de notre communauté à l’étranger et peut détruire leur avenir.

Il y a aussi le problème de l’échec scolaire, qui peut être considéré comme la principale cause de l’extrémisme et de la criminalité. Dans les prisons européennes il y a une forte présence de jeunes Marocains, et cela ne concerne pas que la sécurité des pays d’accueil, mais l’image du pays d’origine également.

Pour conclure, le CCME participe pour la cinquième année consécutive au SIEL ; quel est le but de ses participations ?

Le Conseil n’est pas un acteur culturel. Le but principal de sa participation est encore une fois de faire connaître les talents des Marocains du monde qui sont écrivains, artistes et intellectuels. C’est pour dire que cette migration a produit de la littérature, de la poésie, de l’art, de la philosophie dans toutes les langues et n’est plus une émigration ouvrière.

Je saisis l’occasion pour inviter les autorités de l’enseignement au Maroc à intégrer les productions talentueuses de notre diaspora dans les plannings scolaires et dans les cursus universitaires, puisque c’est une partie importante de notre culture et notre histoire.

 

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