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La France fait les comptes des espoirs trahis du "mai 1968 de l'immigration"

Ils révaient d'être reconnus comme des Français à part entière: trente ans plus tard, les acteurs de la "marche pour l'égalité et contre le racisme" de 1983 font les comptes des espoirs trahis de ce "mai 1968 de l'immigration".

Alors que la France peine à combattre les discriminations qui restent le lot quotidien d'une partie de sa population, et que sa ministre de la Justice Christiane Taubira est la cible d'injures racistes répétées, un film ("La Marche" de Nabil Ben Yadir), des tribunes dans les médias, des reportages, des débats exhument de l'oubli cette page d'histoire.

Tout était né d'un "ras-le bol" des jeunes originaires des anciennes colonies françaises au Maghreb devant une série de crimes racistes.

Avec le concours d'associations locales, une poignée d'entre eux organisent une marche qui, partie de Marseille le 15 octobre 1983 dans l'indifférence générale, est accueillie le 3 décembre à Paris par 100.000 manifestants. Un délégation est reçue par le président socialiste François Mitterrand.

L'évènement, qualifié après coup de "mai 1968 de l'immigration", "a vu s'affirmer toute une génération dans l'espace public", et "fait prendre conscience à la société française de sa diversité multiculturelle", souligne à l'AFP le sociologue Ahmed Boubeker, lui-même ancien "marcheur".
Mais les acteurs d'alors demandaient du concret: "être considéré comme les autres Français, un traitement égalitaire par la police et la justice, le droit au travail, la fin des discriminations pour l'accès au logement", rappelle à l'AFP son collègue Abdellali Hajjat, né lui-même en 1983.
Ahmed Boubeker relève que, sur ces points, "pas grand chose a changé". Les enfants d'immigrés restent les principales victimes du chômage et beaucoup sont relégués dans des quartiers et des écoles ghettos.

"On nous a leurré"

"99% des jeunes issus de l'immigration maghrébine n'a gardé aucune mémoire de ce que nous avons construit", a déploré sur la chaîne Public Sénat Azouz Begag, 26 ans en 1983, qui fut de 2000 à 2007 ministre de Jacques Chirac.

Si le monde des médias, du spectacle, du sport a vu apparaître de plus en plus de visages bruns ou noirs, comme le populaire acteur Jamel Debbouze ou les joueurs de l'équipe de France de football, si une classe moyenne émerge peu à peu et si les présidents successifs ont nommé quelques ministres issus de l'immigration, les milieux de l'entreprise et de la politique font encore de la résistance.

"On nous a leurrés, on a confisqué nos luttes", témoigne aujourd'hui l'une des "marcheuses", Salikha Amara, traduisant une amertume largement partagée par ses anciens camarades.
Ils sont nombreux à accuser le pouvoir politique d'avoir "instrumentalisé" leur combat, en le détournant vers un antiracisme moral incarné par le mouvement "SOS Racisme" créé de toutes pièces en 1984.

Résultat: beaucoup de temps perdu. Pour Ahmed Boubeker, "notre société n'intègre plus, et pas seulement les immigrés. Elle est en train d'imploser en multiples morceaux, en revendications identitaires" vues comme "des bouées de sauvetage auxquelles se raccrocher".

"Les banlieues de l'islam" et la criminalité dans les cités ghettos, font désormais la une des médias. "L'intégrisme, la délinquance organisée, les réseaux mafieux, on le dénonçait, on voulait empêcher ça" se souvient Djida Tazdaït, ancienne marcheuse et député européenne écologiste de 1989 à 1994, sur Public Sénat. "On pouvait éviter que ça s'enkyste, on ne nous a pas entendus".

Selon Abdellali Hajjat, qui relativise l'importance du phénomène islamiste, la France souffre aussi de sa croyance à "une homogénéité nationale", avec une "injonction d'assimilation" posée aux minorités. Le port du voile islamique, sujet récurrent de crispations, est dans ce contexte perçu comme "une sorte de trahison à l'égard de l'identité française".

Mardi l'Assemblée nationale votera un projet de "loi pour la Ville" présentée par le ministre de la Ville François Lamy comme une "promesse d'égalité" pour les quartiers populaires.

"Aujourd'hui il y a une volonté de mobilisation politique", reconnaît Ahmed Boubeker, "mais avec le retard pris et le taux de chômage, la tâche est immense".

24 nov. 2013

Source : AFP

 

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