Face aux «cheikhs Google», déminer les consciences

lundi, 19 janvier 2015

Après la série d’attentats à Paris, du 7 au 9 janvier 2015, touchant successivement la liberté de la presse avec la tuerie à Charlie Hebdo, l’autorité de l’Etat avec l’assassinat d’une jeune policière à Montrouge et les Juifs de France avec la prise d’otages de l’Hypercacher à la porte de Vincennes, bien des questions se posent.

Y compris sur la meilleure attitude à adopter, pour les musulmans, face aux crimes commis au nom de leur religion. L’islamologue d’origine marocaine Rachid Benzine, 44 ans, auteur du Coran expliqué aux jeunes au Seuil en 2013 et enseignant à l’Institut d’études politiques d’Aix-en-Provence, nous apporte ses réponses.

Comment avez-vous réagi à l’annonce de l’attentat ?
Avec consternation, frayeur, et une grande question : comment allons-nous réagir face à ces violences ? Le président François Hollande a dit que la France a été « touchée dans son cœur ». Elle l’avait été aussi lors de l’affaire Mohamed Merah en mars 2012 à Toulouse, mais nous ne nous sommes pas suffisamment mobilisés. Nous avons raté le coche et laissé se développer une espèce de solitude des Juifs de France. A travers ces attaques et ces assassinats, on touche à deux points-clés de la société française : la liberté d’expression et l’antisémitisme. 

Avez-vous participé à la marche républicaine du 11 janvier ?
Oui. Cette tragédie révèle un grand facteur oublié : le vouloir vivre ensemble. D’un seul coup, cette grande marche a traduit ce désir d’être ensemble. J’ai ressenti tout le bienfait de cette communion, quelque chose d’assez apaisant. Le silence m’a impressionné, tout comme le recueillement dans la foule et le faible nombre de slogans.

Que pensez-vous de la question récurrente sur le fait qu’on n’entende pas assez les « musulmans modérés » ?
L’expression « musulmans modérés » me gêne, car elle part du principe que l’islam est intégriste. Or, les gens n’ont pas forcément envie d’être désignés comme musulmans. Ils sont d'abord des citoyens. Des responsables religieux existent, à eux de prendre la parole. Ceux qui se considèrent avant tout comme musulmans, on les a entendus ! Ils ont parlé dans les médias, les mosquées, ils ont été sur le terrain. Le fait de demander aux musulmans de descendre dans la rue défendre des valeurs démocratiques suggère qu’ils ne le feraient pas automatiquement. D’un côté, la France ne reconnaît pas les communautés… De l’autre, elle communautarise ! Les Français de confession musulmane sont des individus, comme les autres citoyens de la République. Mais comme on reste quand même dans un esprit catholique, on pense qu’il y a un chef… Toutes les communautés sont donc abordées sous ce prisme. C’est humain !

Voulez-vous dire qu'il n'y a pas forcément de chef dans l'islam sunnite?
Plusieurs écoles théologiques et juridiques existent dans l'islam sunnite. C’est une richesse. Théoriquement, le dialogue et le conflit d’interprétation sont possibles. Le grand problème porte sur l’implosion des autorités religieuses et l’absence de canaux pour réguler les conflits d’interprétation. C’est devenu tout et n’importe quoi : on se jette des anathèmes, les gens vont sur Internet pour bricoler leur identité religieuse, sans avoir accès à tout le savoir nécessaire. Les ruptures dans la tradition musulmane sont très fortes : elles amènent les gens à projeter ce qu’ils sont sur les textes, qu’ils ne lisent pas et qui deviennent de simples prétextes – à la fois pour les pacifistes qui vont chercher des versets de paix dans le Coran, et pour les violents qui vont chercher des versets violents. Cette attitude revient à une appropriation des textes « hors sol ». On projette ce qu’on est sur le texte, et puis c’est tout !

N’existe-t-il pas une autorité de l’islam sunnite au Caire, le recteur de l’université Al-Azhar, qui fait l'unanimité ?
Pas du tout ! L’autorité du Caire se trouve en concurrence avec les prédicateurs et ce qu’on appelle les « Cheikhs Google ». C’est possible de chercher sur Internet la recommandation d’un type qui s’autoproclame autorité religieuse à lui tout seul… Ce qui devrait être une richesse devient une menace !

Vous avez parlé de la diversité de l’islam sunnite, mais quid du wahhabisme ?
Certaines personnes disent que ce n’est pas de l’islam et que le wahhabisme est l’expression d’un islam désintégré. Les pétrodollars et les Frères musulmans, pour aller vite. On a laissé faire, ces cinquante dernières années, une sorte d’étatisation de la religion dans les pays musulmans. La liberté de recherche sur l’islam des origines est elle aussi devenue un tabou. Du coup, il n’existe plus qu’une histoire sainte et sacrée. Les musulmans sont orphelins de leur passé. A mon sens, le déminage des consciences passe par une histoire critique !

Que faire pour entraver la haine qui monte ?
Les manuels scolaires, tout comme les ouvrages universitaires courants, sont défaillants sur l'approche historique de l'islam, qui pourrait permettre de désacraliser la figure mythifiée du Prophète Mahomet, pour lui redonner son statut humain d'acteur social. Le Coran donne à entendre le Prophète,  homme de tribu du VIIe siècle, qui se défend face aux insultes. Il moque à son tour ou menace, sans qu'il y ait mort d'homme. Que l'on se souvienne de ce grand chef tribal de Médine, qui traite l'émigré Mahomet « d'homme de rien » et menace de l'expulser - Coran 63,8. Ce chef est-il inquiété ? Est-il assassiné ? Certes non ! Mahomet, qui a lui aussi des protections dans la cité, y reste. Mais il ne peut rien et ne fait rien contre son détracteur, car les règles de la solidarité et des alliances tribales l'interdisent. On est loin de la figure compassée et intouchable du Prophète qui est véhiculée de nos jours par tant de croyants. Une figure construite au IXe siècle, à une période qui correspond à l’entrée massive dans l’islam de populations nouvellement converties, avec ce besoin d’un modèle, d'une icône.  

Charlie Hebdo fait de nouveau une couverture avec le Prophète cette semaine… Votre sentiment ?
A partir du moment où ceux qui ont assassiné l’ont fait au nom d’une religion, il fallait s’y attendre. Il faut relativiser. Ce dessin n’est qu’une représentation où figure d’ailleurs l’idée du pardon. Nous sommes dans un moment émotionnel. Que va-t-il se passer après ? C’est le plus intéressant. Si un musulman pense que son Prophète n’est pas représentable, il ne peut pas être touché par cette représentation. S’il est touché, il devient idolâtre… Même dans le Coran, le Prophète dit qu’il n’est qu’un envoyé, un homme parmi les hommes. Il ne faudrait pas que le Prophète devienne plus important que Dieu. Le mot Allah a déjà été supplanté par le mot « islam ». Il ne faudrait pas qu’il soit supplanté par le mot « Prophète » !

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