mercredi 18 octobre 2017 21:31

Entretien avec Mustapha El Miri, sociologue Franco-marocain

mardi, 27 décembre 2016

« Si nous ne refusons pas individuellement l’idée que l’histoire de vie est écrite à priori, il est difficile de se mobiliser pour écrire la sienne ».

Mustapha El Miri est maître de conférence au Département sociologie à Aix-Marseille, militant associatif et l’un des acteurs de la société civile les plus incontournables de la région Paca (sud de la France).  Ceci alors qu’il a quitté le Maroc avec sa famille alors qu’il n’avait que dix ans. Un âge où ses petits camarades français avaient déjà une longueur d’avance sur lui à l’école. Il fait partie de ces milliers de bi-nationaux,  qui grâce  à l’école de la République et à leur désir d’intégration ont réussi à devenir des citoyens français à part entière et à s’engager pour que leurs compatriotes français d’origine marocaine pissent bénéficier des mêmes droits que leurs compatriotes Français.

Dans cet entretien accordé au site du CCME, M. Mustapha El Miri évoque  les caractéristiques de l'immigration marocaine dans la région Paca, la montée de l'extrême droite ainsi que les défis de l'intégration des Français d’origine marocaine en particulier.

Arrivé à l’âge de 10 ans en France, vous faites partie des nombreux « exemples » de la réussite professionnelle et de l’intégration des marocains en France. Quels sont les principaux éléments qui ont facilité votre intégration dans la société française? 

Mustapha Miri : Je crois qu’il est difficile de répondre à ce type de questions sans tomber dans la subjectivité.

Il me semble qu’il y a trois éléments qui structurent  les parcours de vie : l’école qui est centrale dans les parcours d’ascension ; l’encadrement familial qui joue un rôle extrêmement important et la mobilisation individuelle pour refuser l’assignation identitaire ou sociale à la quelle pousse un certain discours socio-politique. Ce dernier point est très important car si nous ne refusons pas individuellement l’idée que l’histoire de vie est écrite à priori, il est difficile de se mobiliser pour écrire la sienne.

Chacun doit être convaincu que la vie se construit, y compris dans l’adversité lorsqu’on est migrant, par notre volonté de nous affranchir de l’idée que certains métiers, certaines professions ou encore certains lieux ne nous sont pas accessibles et que nous ne pouvons pas y postuler.  Le parcours de vie dépend donc des opportunités matérielles, sociales offertes, des obstacles pour y accéder  mais  surtout de notre capacité et notre combativité individuelle et collective à nous les approprier par le travail,  par notre détermination et tout cela dans un esprit d’ouverture de curiosité et de bienveillance envers les autres.

En tant que professeur de sociologie, vos principales recherches au cours des dernières années, portent sur les migrations entre le Maroc et l'Europe. Que pensez-vous les mutations qu'a connus l’immigration marocaine en France au fil des décennies?

Les transformations sont importantes et ne peuvent être résumées en quelques lignes. Aussi j’indiquerai celle qui me semble la plus marquante. Ce qui caractérise les migrants marocains actuels c’est leur trans-nationalisme. Par ce terme ce que je souhaite souligner c’est le fait : qu’au migrant marocain des années 1960 peu qualifié et porteur d’une identité culturelle inscrite dans les origines, a succédé un migrant porteur d’une identité transversale, faite de la culture d’origine et de son articulation avec celle des pays où il s’installe. Aussi le débat entre culture d’origine et culture du pays d’accueil qui continue à être posé est en fait largement dépassé.  Les marocains de France par exemple associent les informations culturelles du pays d’origine avec celles du pays d’accueil tout en les traduisant dans les nouvelles normes de la globalisation.  Cela fait des migrants actuels des personnes plus adaptées aux attentes de la globalisation culturelle que les autochtones. Leur capacité d’adaptation, sans rupture avec leur trajectoire biographique, devient un atout dans le contexte mondial contemporain. Mais cette richesse humaine est sous-utilisée par les Etats d’accueil qui s’enlisent dans les débats sur les frontières identitaires.

Vous avez été élu  élu local pendant plusieurs années dans la ville de Gardanne. Comment  la participation politique dans les pays d’accueil et l’implication dans la vie politique pourrait- elle aider a mettre en avant les questions spécifiques de la diversité et mettre les enjeux de l’immigration dans l'agenda?

Je crois que l’efficacité de cette participation ne peut être effective que si l’on refuse de jouer le rôle de la caution communautaire ou de représentants des « marges ».

Je pense qu’il faut refuser,  par exemple, les délégations au social, à la jeunesse, aux quartiers difficiles, à la politique de la ville  qui perpétuent l’idée que notre participation à la politique ne se négocie que dans les frontières d’intervention de notre communauté et des stéréotypes qu’en ont les acteurs  politiques de droite comme de gauche.  

J’ai occupé pendant trois mandats le poste d’adjoint au Maire délégué aux affaires culturelles. Mon enjeu a été d’inscrire mon action dans un registre « transcommunautaire » tout en soulignant que la culture même la plus singulière, la plus folklorique est toujours le fruit d’un métissage des intelligences qui circulent et qui se brassent.  Donc mettre en avant la diversité ne revient pas à s’inscrire forcément dans une revendication des différences mais à réhabiliter la participation des communautés à la culture globale. L’enjeu est de faire constater que la diversité n’est pas une comptabilité des différences et des communautés mais l’imbrication de toutes celles-ci dans un destin commun.

Parallèlement a vos préoccupations professionnelles et universitaires,  vous êtes actif dans le domaine associatif. Parlez nous de vos activités associatives et les domaines de votre action?

Je crois qu’il est très important de participer à la vie sociale d’une manière ou d’une autre. Les associations sont pour moi un vecteur, car on y trouve la société civile dans ses espérances, ses dispositifs, sa créativité, ses débats et controverses. On apprend beaucoup sur les tensions mais aussi sur les enthousiasmes qui animent la société. C’est pour cela que je ne refuse jamais d’intervenir, de participer à des événements portés par des collectifs et des passionnés. Il me semble que nous devons soutenir les initiatives qui visent à rassembler plutôt qu’à diviser, à faire plutôt qu’à défaire. Construire nécessite de rassembler les intelligences alors que défaire invite seulement les émotions et souvent la haine et le rejet.

Alors quand M.Driss Mechiouki m’a demandé de l’aider dans l’événement consacré à la culture du dialogue et celle du dialogue des cultures, j’ai estimé qu’il était de ma responsabilité d’accepter. Ces gens cultivent des jardins des espérances, il faut les aider à  les arroser, à  les planter, à  les cultiver et à les entretenir. Ces jardiniers de l’espoir doivent être aidés et reconnus.

Quelles sont les caractéristiques de la communauté marocaine de la région de PACA? et quels sont les enjeux et défis auxquels est confrontée cette communauté?

C’est une communauté de travailleurs, principalement dans l’agriculture, le commerce et l’entreprenariat.  Le défi principal que cette communauté  doit relever est de faire en sorte que  la seconde génération puisse avoir le choix de sa profession, de son parcours. Pour cela elle doit investir l’école et donner l’envie aux enfants de s’épanouir et non pas de se replier sur eux-mêmes. Elle a aussi comme défi de transmettre des pratiques culturelles religieuses qui propulsent les jeunes vers la conquête de leur avenir et la revendication de tous les champs des possibles. Il ne faut pas qu’elle cède à la peur ou aux discours identitaires qui circulent de part et d’autre. Elle ne doit pas non plus se sentir responsable des sectaires qui prônent la violence et la session culturelle. Il est de son devoir d’indiquer à ses enfants le danger que représentent  ces fanatiques et le risque de retour en arrière qu’ils portent.

L’on assiste à une montée des extrêmes droites et des populismes en Europe, et en France en particulier, et un recours permanent vers un discours nationaliste contre les étrangers. A votre avis que peut faire la communauté marocaine en France  face à ce discours ? Et comment ? 

Je crois qu’il faut d’abord qu’on comprenne que ces populismes sont d’abord et avant tout un indicateur de la crise que traversent les sociétés européennes. L’immigration n’est qu’un alibi dans ce contexte. En vérité c’est le modèle social, économique et surtout politique qui est en crise.  Cette crise est d’abord celle de la démocratie représentative qui trouve ses limites dans une perte de légitimité extraordinaire des acteurs politiques.  C’est aussi une crise des institutions  qui n’ont pas su accompagner la mondialisation et les changements géopolitiques du monde. Les anciens pays industrialisés n’intériorisent pas totalement les changements du monde et continuent à tenir un discours de superpuissance qui tranche avec leur capacité à redistribuer des protections sociales et du travail. Dans ce contexte, il est préférable pour certains partis politiques de faire croire que les problèmes actuels ne sont liés qu’à la mauvaise gestion de la superpuissance et du partage des richesses avec les immigrés.  Ils n’arrivent pas à intégrer le fait que les problèmes ne sont pas conjoncturels mais structurels et qu’ils indiquent un changement du monde où les autres pays comptent aussi. Plutôt que de réfléchir au dépassement des ces difficultés par une nouvelle conception de la collaboration avec les autres Etats et dans un rapport d’égalité il plus simple, voire simpliste, de penser que la restauration de la puissance se décrète par invocation politique. C’est l’illusion que portent ces populismes et comme tout illusionniste, ils ont besoin de créer une diversion pour décentrer le regard sur autre chose pendant le tour de passe-passe.  Porter le regard sur l’étranger, l’immigré ça marche toujours dans ces cas.

Je dirai donc aux « immigrés » d’être lucides et de ne pas tomber dans le « panneau ». Les premières victimes de ces illusionnistes seront celles qui croient, en premier lieu, dans leur fausse magie.

 

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