Interview Monsieur Paolo Gentiloni, ministre italien des Affaires étrangères et de la coopération

mercredi, 15 avril 2015

Karima Moual : Monsieur le Ministre, jamais comme au cours de ces dernières années la rive sud de la Méditerranée n’a été aussi fondamentale. Sa stabilité - non seulement en matière de sécurité mais aussi en celle économique – concerne la nôtre aussi. De l’Italie avant tout, et de toute l'Europe. Comment répondre à ce nouveau défi ?

Paolo Gentiloni : La Méditerranée est en train de revenir au centre de l’histoire. Ceci est un signe que les équilibres géopolitiques du monde sont en train de changer. Apres avoir réfléchi pendant des décennies en termes d’équilibres transatlantiques, l’histoire revient au point de départ, si l’on veut, au berceau de la civilisation. Et bien au-delà d’ailleurs, cet espace reliant dans un agrégat complexe les terres et les peuples d'Europe, d'Afrique et d'Asie. Ici se sont accomplis, et s’accompliront encore, les échanges décisifs. Notre grand défi est de gérer ensemble ce processus ayant lieu dans ce grand espace de civilisation. On doit coordonner les efforts de tous les Pays riverains, européens et euro-méditerranéens, au niveau politique, bien sûr, mais aussi économique et à celui de nos sociétés civiles.

KM : Les conflits en cours ont redessiné de nouveaux équilibres et ont fait naitre de nouveaux partenaires potentiels pour répondre efficacement à une coopération pour la Méditerranée du Sud, au moins pour ceux qui imaginent et essayent d'anticiper les scénarios futurs. Sûrement le Maroc est le principal acteur de cette nouvelle phase, en vertu du processus de réformes entamé depuis des années, avec une croissance économique sans précédents qui a fait du pays le symbole de la stabilité, tandis que d'autres se sont effondrés avec le soi-disant printemps arabe. Quelle est la vision de l'Italie dans ce processus ? Peut-elle devenir un partenaire pour une nouvelle politique en la Méditerranée, qui réponde au thème de l'immigration, mais aussi et surtout à la coopération politique, économique et culturelle ?

PG : L’Italie ne conçoit pas la Méditerranée comme une barrière entre le Nord et le Sud, mais bien comme un espace commun, dans lequel nous devons établir ensemble les conditions de stabilité et de prospérité nécessaires à notre développement à long terme. Le Maroc est pour nous un partenaire incontournable dans cet effort, aussi bien grâce à ses relations privilégiées avec l’Union Européenne que sur le plan bilatéral, comme l’a témoigné ma visite fin janvier à Rabat. Mes rencontres à cette occasion ont permis de renforcer notre excellente entente sur le plan de la coopération politique et économique, de la gestion des flux migratoires, de la sécurité régionale et de la lutte contre le terrorisme. Avec nos partenaires marocains, nous souhaitons affermir la collaboration par des liens encore plus étroits et structurés, qui puissent servir de modèle à un saut de qualité dans les rapports entre les deux rives de la Méditerranée.

KM : La question de l'immigration est au cœur des débats et du conflit en cours, qui voit la Libye comme un pont mais surtout un piège pour beaucoup de gens désespérés qui dans l'émigration vers l'Europe cherchent le rachat. Triton est vraiment la seule réponse ?

PG : Le lancement de l’opération conjointe Triton, coordonnée par l’Agence européenne Frontex, est une première réponse commune au défi représenté par la crise migratoire actuelle, réunissant en même temps la fonction du contrôle des frontières et les obligations découlant du Droit de la Mer d’intervenir au secours des bateaux en difficulté. A ce titre, depuis son lancement le 1er novembre dernier, Triton est notamment intervenue directement dans le sauvetage d’à peu près 7.000 migrants, sur un total de 25.500 migrants secourus en majorité par la Marine Italienne ou de navires commerciaux.

Triton n’est pas en elle-même la seule réponse mais est un premier pas en direction d’une responsabilité partagée à niveau européen vis-à-vis la lutte acharnée qu’il faut mener contre les trafiquants d’êtres humaines.

L’excellente collaboration établie entre le Maroc et l’Union Européenne (avec l’Italie en première ligne) s’encadre dans le « Partenariat de Mobilité » signé en juin 2013. Il s’agit d’une coopération innovante, qui vise à favoriser de parcours de migration circulaire grâce à un accord sur la facilitation des visas, à lutter contre la migration irrégulière à travers un accord de réadmission et à investir sur les retombées mutuellement avantageuses de la migration.

KM : Le roi du Maroc Mohammed VI se distingue dans sa politique étrangère pour le travail louable vis-à-vis de coopération économique vers les autres pays d'Afrique. Renforcer l'Afrique, c’est créer la stabilité dans la région et en être le leader. N’est-il pas temps pour les pays européens d’encourager cette direction ? Quel rôle peut avoir l'Italie dans cette opération ?

PG : Au cours des dernières années, l'Afrique subsaharienne a enregistré des progrès significatifs, soit en termes de gouvernance démocratique soit en ce qui concerne le développement socio-économique. Toutefois, de nombreux défis dans les domaines politique et de la sécurité demeurent.  L'Italie est engagée, à travers des projets bilatéraux et certaines initiatives européennes, dans une action visée à renforcer les capacités des institutions africaines, notamment pour contraster la corruption, la criminalité et le terrorisme. En même temps, l'Italie est déterminé à promouvoir des formes de partenariat qui puissent valoriser la forte croissance économique enregistrée dans certains pays africains. Il y a environ deux ans, nous avons lancé l'initiative Italie-Afrique, un processus visant à consolider les relations avec le continent africain et à identifier des opportunités d'intérêt commun, par exemple dans les secteurs de l'énergie, de l'agriculture et de la culture. Parmi les nombreuses initiatives, nous voulons aussi promouvoir l'esprit d'entreprise de la diaspora africaine en Italie et le transfert de son expertise dans les Pays d’origine. Pareillement, les missions pour la promotion des investissements italiens dans des nombreux pays africains se poursuivent. La récente réforme de la Coopération au développement italienne permettra en outre une présence plus efficace sur le continent africain en favorisant les partenariats publics-privés.

KM : Nous avons appris à nos frais que le vide du Sahel, et les espaces laissés à l'anarchie, en raison d'une politique internationale qui ne donne pas de réponses rapides et efficaces , favorisent des entités violentes et fondamentalistes , comme L’Is en Syrie et en Irak , Boko Haram au Nigeria et d'autres groupes qui ne sont pas mineurs de al-Qaïda , qui terrorisent les populations de l'Afrique . Sur les frontières marocaines, avec le Sahara, existe la même menace. La recette marocaine à cette question historique est la régionalisation qui permet une autonomie pacifiée et la gouvernabilité dans une zone fragile. Quelle est la position de l'Italie à cet égard, et comment peut-elle aider à résoudre ce conflit?

 PG : L’Italie est au premier plan dans la lutte contre Daech et contre tous les extrémismes. Nous sommes fermement convaincus qu’une approche multidimensionnelle s’impose face à une menace si grave et complexe et c’est ainsi que nous avons articulé notre engagement, par exemple à travers notre soutien aux efforts militaires des forces irakiennes et kurdes, notre expertise sur le contraste aux flux financiers destinés aux organisations terroristes, nos nouvelles lois contre le phénomène des combattants étrangers, notre dialogue constant avec les communautés musulmanes présentes en Italie, qui représentent une véritable richesse pour notre société. Dans ce cadre, la participation à la coalition d’un grand pays arabe comme le Maroc est extrêmement importante et appréciée, car elle démontre que Daech est avant tout un ennemi mortel pour la stabilité et la croissance du monde arabe et islamique lui-même.

KM : La communauté marocaine en Italie est la première communauté musulmane non-UE, ainsi que la première pour l'entreprenariat étranger. Une ressource clé pour l'Italie et pour tisser des relations avec le Maroc. Comment peut-on l’exploiter au mieux?

PG : Les Marocains résidents en Italie sont plus d'un demi-million et cette présence, la plus nombreuse d'immigrants, a augmenté de manière significative au cours des quinze dernières années (en 2001 étaient 167.000). La communauté marocaine est caractérisée par de fortes racines dans le nord-est de l'Italie et la main-d'œuvre marocaine est occupée principalement dans les services, l'industrie et l'agriculture.

Une connotation de la migration marocaine est représentée pour le nombre élevé de réunions de famille. Ces familles, qui reposent sur un revenu familial unique et insuffisant, sont souvent défavorisées et il faudrait donc penser à des projets qui visent à promouvoir la participation des femmes sur le marché du travail. Les nouvelles générations des Marocains posent un défi de longue durée en termes d'intégration mais ils sont aussi des potentiels «médiateurs culturels» au niveau social, religieux et même commercial et industriel. La migration peut sans doute faciliter l'échange entre le Maroc et l'Italie et les immigrants peuvent devenir un lien entre les deux côtés de la Méditerranée

KM : Le fondamentalisme islamique n’est pas seulement un problème des pays musulmans, mais de l'Europe aussi, comme en témoignent les conversions à l’Is de jeunes, de deuxième génération, nés et grandis en Europe. En Italie, la plus grande communauté musulmane est marocaine. Mais si le pays d'origine favorisent un islam modéré, le risque est que dans le vide politique sur la question de l'Islam en Italie puisse trouver une place le radicalisme. N’est-il pas utile d'essayer de discuter ceci avec le Maroc, à la recherche d'une collaboration à ce sujet, justement en termes de lutte non seulement au terrorisme, mais avant même au radicalisme ? La Belgique, par exemple, a déjà manifesté son intérêt pour la formation des imams au Maroc.

PG : Nous sommes bien conscients que l’intégrisme et le radicalisme sont devenus progressivement des phénomènes transnationaux et transversaux, nous devons donc travailler ensemble afin de mettre en œuvre une approche globale pour les contrer. Nous nous félicitons avec le Maroc pour s’être en effet positionné comme un pilier de la modération dans une région menacée par l'extrémisme, grâce à des initiatives telles que la formation, selon des critères à la fois d’orthodoxie et de modération, de centaines d'imams, en première ligne pour prêcher contre le radicalisme.

KM : L'Is a frappé la Tunisie aussi. Ne craignez-vous pas une attaque de même à Rome ou quand même en Italie ?

PG : Les terroristes ont frappé la France, le Danemark, l'Australie, pour ne citer que les événements les plus récents, et ils frappent périodiquement les pays situés sur la rive sud de la Méditerranée. Le Terrorisme qui se cache derrière les initiales de Daesh peut, en théorie, frapper à n'importe quel endroit et à n'importe quelle moment. En Italie, le niveau d’alerte est maximal pour le risque d'attaques djihadistes, mais nous n’avons aucune information des menaces spécifiques. Donc, il ne faut pas tirer des conclusions alarmistes et surtout nous ne devons pas renoncer à nos libertés.

KM : Aviez-vous des avertissements concernant l’attentat de Tunis ?

PG : L'alarme du terrorisme en ce moment est élevée dans le monde entier. La Tunisie est une cible de ces franges criminelles comme tous les pays qui aspirent à la démocratie, la liberté, la poursuite du développement et de la croissance.

KM : Est-il possible une intervention italienne en Lybie, de type militaire ?

PG : Nous demeurons convaincus qu’il n’existe pas de solution militaire à la crise libyenne. Un compromis politique est essentiel si nous voulons une solution urgente et efficace.  A plusieurs reprises, l’Italie s’est déclarée prête à envisager sa participation, dans un rôle de premier plan, dans le cadre de mécanismes internationaux de surveillance du cessez-le-feu, à la demande libyenne et à la suite d’un mandat des Nations Unies.

KM : Comment l’Italie considère l’activisme égyptien ?

PG : L’Egypte est un acteur clé de la région méditerranéenne et du proche orient. Il joue un rôle positif et équilibré au sein du monde arabe et pour la stabilisation du cadre régional. Conformément à leur tradition nos amis égyptiens sont en train de fournir une contribution de plus en plus importante aux efforts internationaux visant à l'endiguement des crises majeures dans notre voisinage commun.  Notre coopération sur l’ensemble de ces dossiers, surtout en Lybie, est étroite et constante, soit au niveau bilatéral que dans les enceintes multilatérales.

Par Karima Moual

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