Islam: "Le danger de la salafisation des esprits"

lundi, 18 mai 2015

A l'heure où un nombre grandissant de Français rejoint les terres du djihad, l'islamologue Rachid Benzine explicite les racines sociales du phénomène. Et les dangers du salafisme radical actuel.

D'un islam traditionnel à un islam identitaire, dévoyé et "idéologisé" : Rachid Benzine, islamologue, enseignant à l'IEP d'Aix-en-Provence et chercheur associé à l'Observatoire du religieux, éclaire le contexte actuel, les raisons du départ pour le djihad d'un grand nombre de jeunes, les mythes du salafisme radical et les hypocrisies françaises. En invitant à une réflexion collective.

Le département des Yvelines est un département durement touché par les départs pour le djihad, et la ville de Trappes y contribue pour moitié. Vous qui y avez grandi, quel regard portez-vous sur ce phénomène?

Trappes fait partie des villes de France où se retrouvent de nombreuses familles issues de l'ancien empire colonial français. Il n'est donc pas surprenant que les déchirements actuels du monde musulman y trouvent des échos particuliers et des prolongements qui peuvent être tragiques. Tout cela, évidemment, m'attriste profondément.

Il y a 38 ans que je vis à Trappes. C'est là où j'ai grandi, là où j'ai été scolarisé, là où je me suis éveillé à la rencontre et au respect des autres. Ma famille est très ancrée dans la foi musulmane et dans la culture marocaine; j'ai moi-même suivi les cours d'une école coranique. Mais l'islam traditionnel porté par ma famille n'a jamais été un islam de l'enfermement identitaire et de la rupture avec les autres. Bien au contraire! Notre enracinement religieux et culturel, dont nous étions et restons fiers, nous a aidés à aller sans crainte à la rencontre de la société française et à vouloir participer à celle-ci.

De nos jours, nous assistons, hélas, à des phénomènes de "sur-islamisation", où un islam identitaire, et parfois politique, davantage que spirituel, envahit tout et se construit parfois en rupture avec la société française majoritaire. Cet islam-là sature tout l'espace de sens musulman.

De quand date ce phénomène?

Depuis "l'affaire des foulards" de Creil en 1989, soit depuis vingt-cinq ans, on constate une montée en puissance constante de cet islam identitaire. Jusqu'à quand? Il y a là, de toute évidence, un grand échec de la République qui n'est pas parvenue à convaincre ses populations musulmanes qu'elles avaient toute leur place en son sein, et que nous devions apprendre à conjuguer harmonieusement nos différences.

D'un côté, nous avons des réalités d'exclusion massive dues au chômage, de l'autre, les agissements de courants internationaux de réislamisation du monde sous des formes ultra. Et le besoin d'affirmer une identité différente de l'identité française majoritaire s'exprime tout particulièrement dans des comportements de consommateurs: c'est l'islam de l'alimentation halal et des habits ostentatoires. L'islam qui s'érige, plus ou moins consciemment, en société parallèle.

Des aspects sur lesquels on a tendance à se focaliser...

Des aspects qui sont liés à un surinvestissement du religieux au détriment d'autres aspects de la vie de la personne. Au "vivre ensemble" est de plus en plus préféré le "vivre entre soi" ou le "vivre ailleurs" pour ceux qui le peuvent.

Parce qu'ils se sentent mal aimés, refusés ou stigmatisés dans la société française, de plus en plus de musulmans se réfugient dans des comportements qui les distinguent et qui les situent en opposition avec leur environnement non-musulman. Les grands courants internationaux contemporains de réislamisation du monde, qu'il s'agisse des salafistes wahhabites (Arabie Saoudite) ou des Frères Musulmans (Egypte), encouragent, bien entendu, ces nouvelles manières d'être, et ils disposent des moyens financiers pour cela. Mais si cette "salafisation" des esprits et cette dérive "frériste" parviennent à avoir autant d'influence, c'est d'abord parce que quelque chose s'est brisé chez les musulmans de France.

La première génération de migrants maghrébins et africains noirs cherchait à vivre en paix avec les autres habitants de France. La deuxième génération", celle de la "Marche pour l'égalité et contre le racisme" de 1983, revendiquait un droit de vivre dans la dignité qui s'appuyait sur les valeurs de la République. Mais voilà qu'une "troisième génération" en vient à penser: "On ne nous fera jamais une place honorable dans cette société; il ne sert à rien de chercher à nous faire aimer; vivons à notre guise en jouant de tous les rapports de force possibles". Cette attitude se nourrit de lectures primaires, dévoyées du texte coranique, et d'une utilisation abusive de la tradition prophétique.

Comment définissez-vous le salafisme?

Le salafisme, comme mouvement idéologique contemporain, est complexe et constamment évolutif. C'est un mouvement qui se veut d'abord un retour aux sources, aux "salaf" comme pieux anciens de la communauté musulmane idéale des premiers temps, autour de Muhammad, prophète modèle. Mais c'est en réalité une représentation fantasmée du passé, qui relève d'une illusion collective, d'une sorte de mythe de réconfort. Il n'y a nulle part ni jamais de groupe humain idéal et les hommes de tribu de la première époque n'avaient aucune raison de l'être. Ils étaient simplement des hommes de leur temps dans leur société, partisans ou adversaires de "l'idéologie" et de la "politique" de Muhammad.

Il y a eu, au cours du millénaire et demi de l'histoire de l'islam, plusieurs fois des tentatives de se représenter ou de retrouver un passé supposé purifié des turpitudes d'un présent difficile et le fantasme d'un retour à une époque idéale. C'est le mythe de l'âge d'or, celui du passé ou du paradis perdu que l'on trouve dans de nombreuses sociétés, notamment dans les situations de crise ou de bouleversements politiques majeurs. Les sociétés se raccrochent à ce qu'elles peuvent pour supporter un présent insupportable ou difficile. Cela étant, les salafismes du monde arabe et musulman moderne et contemporain sont multiples. Il y a eu d'abord ceux liés aux traumatismes de la colonisation. Il y a aussi d'autres cas de figure, comme le wahhabisme tribal, né au XVIIIe siècle, qui est un mouvement de réforme interne avec une filiation mythique qui part de Ibn Hanbal, puis passe par Ibn Taymiyya, avant d'arriver à Ibn 'Abd-al-Wahhâb qui devient l'idéologue de tribus de l'Arabie centrale.

Qu'en est-il des salafismes radicaux actuels?

Ils sont encore différents. Ils s'inscrivent dans les terribles soubresauts de l'histoire récente, dans des ruptures de tradition généralisées dans les sociétés musulmanes elles-mêmes et plus encore en dehors d'elles, dans les diasporas émigrées. Il faut donc savoir de quel salafisme on parle.

Tous ont cependant en commun ce fantasme d'un passé idéal qu'on a l'illusion de pouvoir faire revivre en se conduisant collectivement ou individuellement de telle ou telle façon. Cela engendre des conduites que l'on peut dire quasiment fétichistes, et ce, d'autant plus que les moyens de communication audiovisuels les plus récents offrent de manière inédite un champ de diffusion et d'expansion énorme à ces fantasmes. La créativité fantasmatique semble ne plus avoir de limites.

Ces mouvements salafistes sont surtout à observer dans le sunnisme contemporain (en Arabie Saoudite, notamment), dans lequel n'importe qui peut s'auto-proclamer prédicateur ou savant religieux. Il suffit qu'il réussisse à se faire entendre et que sa parole soit séduisante à grand renfort de cassettes et de vidéos. Le chiisme, qui dispose d'une hiérarchie religieuse institutionnelle, est beaucoup plus encadré.

Les salafistes actuels ne se situent pas dans une perspective optimiste et intégrative mais dans celle d'une rupture nourrie de frustrations collectives et individuelles multiples. Leur salafisme est une idéologie de compensation, qui s'approprie, comme autant de remèdes à un mal-être, les modèles mythiques réconfortants remontés du passé, comme je le disais plus haut.

Quels modèles, au juste?

Des modèles qui sont ceux de la sunna et du Hadîth (c'est-à-dire les gestes et les paroles attribués au Prophète Muhammad, qui ont été consignés deux siècles après sa mort en 632), et qui datent des IXe et Xe siècles. Ces modèles ne sont donc pas des vérités historiques mais, déjà, des représentations, une construction historique, fantasmée, de l'islam. Notons d'ailleurs que c'est à la même époque que se situe la rupture entre chiisme (les partisans de Ali, cousin et gendre du Prophète ) et sunnisme. L'islam est déjà une affaire de politique...

Le Coran prête donc à diverses interprétations...

Les lectures différentes qui sont faites du Coran aujourd'hui relèvent surtout de l'idéologie. Les salafistes wahhabites et les Frères Musulmans sont eux-mêmes dépassés par des courants de type millénariste ou apocalyptique, qui véhiculent l'idée que nous sommes entrés dans l'ère de la "fin des temps", et qu'il faut donc se préparer à l'affrontement final entre les puissances de l'obscurité et les forces de lumière.

C'est ce à quoi correspond l'islam d'Al Qaida, celui de Daech, ou encore celui de Boko Haram, dont les conceptions séduisent une partie de nos jeunes. A l'intérieur de l'islam, se mènent aujourd'hui de nombreuses luttes, instrumentalisées par diverses forces politiques, qui toutes rivalisent quant à leur prétention à avoir la juste lecture du texte coranique, sa véritable compréhension. La plupart du temps, cela amène à des surenchères fondamentalistes et, surtout, à de nombreux contresens.

Lesquels ?

Quand on lit bien le Coran, on voit qu'il ne cherche pas à faire se tuer les gens mais, au contraire, à préserver la vie car le discours coranique se déroule dans une économie de survie et de solidarité, une économie de négociation. Dans certains passages, on découvre même que des hommes appelés à s'engager refusent de combattre! De plus, dans le Coran, c'est toujours Dieu qui punit, et jamais un homme qui prendrait l'initiative de punir lui-même un autre homme. Quand vous regardez, par exemple, comment est abordée la question de l'adultère, il faut d'abord que soient fournies un certain nombre de preuves; ensuite il y a l'énonciation d'une punition sévère (cent coups de fouet chacun), mais après, il est dit qu'il faut marier l'homme et la femme concernés! En revanche, dans les recueils de hadiths, donc privilégiés par les salafistes et les "djihadistes", on trouve le châtiment de la lapidation.

Vous voyez donc un danger dans ce que vous appelez la "salafisation"?

Je vois du danger dans tout ce qui tend à nier la complexité du monde et dans tout ce qui tend à séparer le vécu des gens en "pur" et "impur", en "licite" et "illicite", en "vrais croyants" et en "mécréants", alors que dans nos existences tout cela est inextricablement mêlé. J'ai peur de toute religiosité qui est vécue dans la fusion et non point dans la réflexion. Je crains toute attitude religieuse qui s'affirme en excluant.

Dans ce qu'on appelle aujourd'hui le "salafisme", c'est-à-dire une tentative désespérée de reproduire telle qu'on peut l'imaginer la façon de vivre des premiers compagnons du Prophète, oui, je vois du danger car il y a négation de l'évolution du monde et du croire. Ce qui est vécu de nos jours comme "salafisme" est presque un "prêt à porter" intemporel de l'islam, une sorte de "kit" de survie pour temps troublés.

C'est-à-dire?

On dit à nos jeunes: "C'est simple! Vivez de la manière que nous vous indiquons; appliquez les hadiths prophétiques, et tout ira pour le mieux. Même si vous ne vous en sortirez pas aujourd'hui, vous serez sauvés demain!" C'est le modèle simple à suivre, qui vous anesthésie, vous empêche de penser. On vous indique: "Pour être un bon musulman et avoir droit au Paradis, il ne faut pas serrer la main d'une femme; il faut s'habiller ainsi; se coucher de cette façon; entrer dans les toilettes en engageant tel pied en premier et pas tel l'autre, etc... "

Certes, cette proposition religieuse rassure. Elle semble donner des repères presque éternels dans une période où tout est bouleversé et change à une vitesse folle. C'est pourquoi nous voyons revenir des enseignements moraux stricts, des discours puritains. Mais une partie de notre jeunesse a aussi besoin de se sentir exister. Elle est en demande de sens, de participation à un destin commun avec d'autres, voire de risquer sa vie pour autrui.

C'est ainsi que certains se laissent séduire par les appels à aller "faire le djihad" en Syrie ou en Irak. Les jeunes qui répondent à ces sollicitations sont souvent d'abord des esprits généreux, qui ont été révulsés par les situations d'injustice qui dominent au Proche-Orient. Quand ils parviennent à partir, la plupart ne se disent pas: "Je vais aller tuer des gens" mais, plutôt: "Je pars secourir des frères!". Veillons à ne pas condamner "en bloc" ces jeunes. Ne les confondons pas tous avec les Mohamed Merah, les frères Kouachi ou les Amedy Coulibaly qui, eux, avaient choisi délibérément de tuer et de semer la terreur. Vous savez, d'ailleurs, qu'on compte une part non-négligeable de jeunes Européens convertis, adolescentes comprises, parmi ces candidats au djihad. Une fois arrivés sur les lieux des combats, ils sont généralement abandonnés à leur sort et s'aperçoivent qu'ils ont été trompés.

Si le Coran prête à autant de manipulations, selon vous, quel message clair adresser aux jeunes?

Contrairement à ce que veulent laisser croire nombre de prédicateurs et d'idéologues musulmans actuels, les lectures du Coran ont toujours été plurielles dans l'histoire de l'islam. La longue tradition d'études religieuses en islam a toujours fait place aux débats, et il y a eu, par le passé, des périodes de bien plus grande ouverture que ce que nous pouvons connaître aujourd'hui où les fondamentalistes semblent avoir imposé à tous leur "tempo".

Il faut que les jeunes sachent cela, et qu'ils s'éveillent à ce pluralisme de la pensée religieuse qui, seul, peut faire honneur à la liberté de l'homme. Avec les nouvelles générations souvent peu formées à l'islam du savoir et à l'islam de la liberté spirituelle, il faut travailler sur les textes. Il faut enseigner l'histoire de l'islam, les conditions de son apparition, le contexte humain qui a servi de réceptacle au Coran et qui lui a donné, finalement, une certaine forme. La responsabilité du Ministère de l'Education Nationale et celle du Ministère de la Culture sont particulièrement interpellés à ce sujet. Quelle intelligence du fait religieux musulman la société française permet-elle d'acquérir, aux musulmans comme aux non-musulmans?

Pensez-vous, par ailleurs, que les organisations musulmanes devraient s'exprimer plus fortement sur les questions actuelles?

En ce qui concerne les institutions musulmanes officielles de France, vous savez qu'elles restent fragiles, peu représentatives, et souvent en conflit, pour des raisons liées à des allégeances nationales multiples et contradictoires. Tous ces derniers mois, elles n'ont pas cessé, cependant, de dénoncer sans détour les dérives terroristes. Mais l'une des faiblesses de leur prise de position est que, outre le fait que leur audience et leur crédibilité dans le monde des pratiquants musulmans sont de peu d'importance, ces instances restent arc-boutées sur un discours toujours apologétique de l'islam.

Quand bien même la violence issue du monde musulman est aujourd'hui énorme, on entend toujours le même leitmotiv: "Tout cela n'est pas l'islam!". Or même si ce n'est pas tout l'islam, c'est néanmoins quelque chose qui s'épanouit en islam, et il convient donc de s'interroger sur ce qui, en islam, permet de telles monstruosités. Pour empêcher que ce cancer de la violence religieuse ne continue de gangréner toutes les sociétés musulmanes, y compris nos sociétés occidentales, relisons les textes fondateurs et interrogeons la lecture qui en est faite.

Quelle est-elle?

Ces dernières décennies, au vrai, les institutions musulmanes dans le monde ont plutôt favorisé des lectures piétistes, obscurantistes, animées en grande-partie par un souci de se démarquer de l'Occident vécu comme un ennemi de la foi et des moeurs. C'est en grande partie parce que le rapport critique à la religion est totalement refusé et encouragé par les pouvoirs dans le monde musulman que nous en sommes là.

Qu'en est-il de la responsabilité des pays occidentaux?

Disant cela, en effet, je n'exonère pas pour autant les pays occidentaux, qui sont davantage préoccupés par la maîtrise des énergies du gaz et du pétrole que par les droits de l'homme et les droits des peuples. Il n'y a qu'à voir comment les autorités françaises, de gauche et de droite, courtisent les régimes obscurantistes saoudien et qatari qui financent pourtant une grande partie de l'islam le plus anti-occidental. On ne peut pas dénoncer les jeunes qui vont en Syrie et en Irak, et se montrer en même temps les obligés de ceux qui ont soutenu idéologiquement et militairement Al Qaida et Daech.

Par Delphine Saubaber, pour l’Express

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